La France abandonne la projection cartographique Mercator au profit d’une carte du monde plus fidèle aux superficies

Longtemps privilégiée pour la navigation maritime, la projection cartographique de Mercator est aujourd’hui au cœur d’un débat qui dépasse la seule question technique de la représentation du globe. En déformant les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’Équateur, elle donne une image visuellement réduite de l’Afrique par rapport aux régions situées aux hautes latitudes. En soutien à l’initiative « Correct the Map », portée par le Groupe africain à l’ONU et soutenue par l’Union africaine, la France a décidé de faire évoluer ses pratiques diplomatiques en abandonnant progressivement Mercator au profit de représentations plus fidèles aux superficies réelles.

La décision française intervient au moment où la question cartographique s’est imposée à l’agenda des Nations unies. Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté la résolution « Correct the Map » par 164 voix contre une, avec six abstentions. Portée par le Togo au nom du Groupe africain et soutenue par l’Union africaine, cette initiative encourage les États, les établissements scolaires, les organisations internationales et les acteurs technologiques à recourir, lorsque la comparaison des superficies est pertinente, à des projections dites équivalentes, notamment la projection Equal Earth.

La France figure parmi les pays ayant voté en faveur du texte. Paris avait d’ores et déjà engagé sa propre réflexion sur la représentation cartographique. Le 4 septembre, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a annoncé l’abandon de la projection de Mercator pour les usages diplomatiques, en précisant que le choix de la projection devait désormais être adapté à l’usage auquel la carte est destinée.

Ce choix marque un tournant à la fois géographique, diplomatique et symbolique. Il ne s’agit toutefois pas de considérer Mercator comme une carte « fausse ». Conçue en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator, cette projection visait à faciliter la navigation maritime en conservant les angles et en permettant aux marins de tracer des routes à cap constant. Elle demeure ainsi adaptée à certains usages techniques.

Sa principale limite apparaît lorsqu’il s’agit de comparer les superficies. La déformation augmente avec la latitude : les territoires proches des pôles apparaissent beaucoup plus vastes qu’ils ne le sont réellement, tandis que les régions proches de l’Équateur sont visuellement sous-dimensionnées. L’Europe, l’Amérique du Nord ou encore le Groenland peuvent ainsi sembler beaucoup plus imposants par rapport à l’Afrique et à l’Amérique du Sud.

L’exemple du Groenland est particulièrement parlant. Sur une carte de Mercator, cette immense île donne l’impression de rivaliser avec l’Afrique. Dans la réalité, le continent africain est environ 14 fois plus vaste que le Groenland. Cette différence traduit la manière dont une projection cartographique peut modifier la perception visuelle des rapports de superficie entre les différentes régions du monde.

C’est sur cette dimension perceptive que s’appuie l’initiative « Correct the Map ». Ses promoteurs estiment que les cartes ne sont pas de simples outils techniques. Elles participent aussi à la manière dont les sociétés se représentent le monde. Le débat porte donc autant sur la précision géographique que sur les représentations collectives que ces cartes peuvent contribuer à installer au fil des générations.

Le texte adopté par l’Assemblée générale des Nations unies reconnaît d’ailleurs que le choix d’une projection cartographique peut avoir des conséquences cognitives et éducatives. Il encourage l’utilisation de projections permettant de mieux respecter les proportions réelles des territoires lorsque la comparaison des superficies est recherchée. Si la résolution reste non contraignante, elle constitue une recommandation adressée aux États et aux différents acteurs concernés, et non une obligation juridique imposant l’abandon immédiat de Mercator partout dans le monde.

L’Union africaine avait soutenu en amont cette démarche, tandis que le Togo a joué un rôle central dans son portage aux Nations unies. L’initiative est également soutenue par des organisations de la société civile telles qu’Africa No Filter et Speak Up Africa, qui militent pour l’adoption d’une représentation cartographique plus conforme aux superficies réelles du continent.

La projection recommandée dans le cadre de cette campagne est notamment Equal Earth, conçue en 2018 par les cartographes Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny. Contrairement à Mercator, elle appartient à la famille des projections équivalentes, qui cherchent à préserver les rapports de superficie entre les différentes régions du globe. Elle ne prétend toutefois pas supprimer toutes les déformations. Aucune représentation plane de la Terre ne peut reproduire simultanément et parfaitement les formes, les distances, les angles et les superficies.

La France, pour sa part, a choisi la projection Eckert IV pour ses usages diplomatiques. Cette projection figure déjà dans les collections cartographiques publiques du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Elle permet, elle aussi, une représentation plus fidèle des superficies terrestres que Mercator.

Du côté du Quai d’Orsay, cette évolution ne s’est pas faite du jour au lendemain. Le processus avait commencé progressivement depuis 2021, avec le retrait de la projection de Mercator de plusieurs supports numériques du ministère. L’annonce du 4 septembre marque ainsi la formalisation d’une évolution déjà engagée dans les pratiques cartographiques de la diplomatie française.

Le choix français ne signifie pas pour autant que Mercator disparaîtra de tous les usages. Jean-Noël Barrot a lui-même souligné que cette projection conserve son intérêt pour certaines applications, notamment la navigation maritime, parce qu’elle permet de représenter les routes à cap constant. L’enjeu consiste moins à bannir une projection qu’à utiliser, pour chaque besoin, la représentation cartographique la plus appropriée.

Cette nuance est importante à l’heure où le débat dépasse les chancelleries. Les cartes sont présentes dans les salles de classe, les manuels scolaires, les atlas, les médias, les sites institutionnels et les outils numériques. La résolution de l’ONU invite à élargir la réflexion aux acteurs éducatifs et technologiques, même si son caractère non contraignant ne permet pas d’imposer automatiquement un changement aux plateformes numériques ou aux applications de navigation.

La question cartographique devient ainsi un sujet de représentation du monde. Pour les promoteurs de « Correct the Map », il s’agit de corriger une perception visuelle qui, pendant des générations, a donné une place disproportionnée aux territoires éloignés de l’Équateur. Pour ses défenseurs, l’adoption de projections équivalentes constitue un moyen de rapprocher les représentations graphiques des réalités géographiques. En soutenant cette démarche et en modifiant ses propres pratiques cartographiques, la France s’inscrit dans ce mouvement international.

Abdoulaye Bella DIALLO, pour VisionGuinee.info

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