Il est difficile de ne pas observer, avec un certain intérêt, l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes qui entretient un rapport différent avec la politique, la société et l’exercice du pouvoir.
Cette génération semble moins disposée à accepter passivement les récits qui lui sont proposés. Elle questionne, compare, vérifie, analyse et, surtout, demande des comptes. Elle comprend progressivement que la politique n’est pas un domaine réservé aux professionnels du pouvoir. Elle investit désormais l’espace public avec ses propres outils, ses propres références et ses propres grilles de lecture.
Derrière les débats qui se multiplient, notamment sur les réseaux sociaux, se dessine ainsi une transformation plus profonde : le jeune citoyen entend participer davantage à la production du débat public.
Pendant longtemps, la relation entre gouvernants et gouvernés a souvent reposé sur un schéma relativement vertical : le pouvoir décide et communique, tandis que la population reçoit et réagit.
Ce modèle est aujourd’hui progressivement bousculé. L’accès instantané à l’information, le développement des médias numériques et la multiplication des espaces d’expression ont considérablement réduit la distance entre les responsables publics et les citoyens.
Une décision gouvernementale, un décret, une déclaration officielle ou une réforme peuvent désormais être immédiatement commentés, analysés et confrontés à d’autres lectures. Le pouvoir doit donc composer avec une société civile plus attentive, des journalistes plus réactifs et une jeunesse de plus en plus présente dans l’espace public.
Cette évolution est particulièrement visible à travers l’émergence de jeunes politologues, analystes politiques, journalistes, communicants, chercheurs, juristes, économistes, activistes de la société civile et spécialistes des politiques publiques. Leur rôle ne devrait toutefois pas se limiter à commenter l’actualité. Leur véritable contribution consiste à donner du sens aux événements, à les replacer dans leur contexte et à confronter les discours aux réalités.
Un décret ne devrait pas seulement être applaudi ou condamné. Il doit pouvoir être interrogé dans sa portée, sa cohérence, son opportunité et ses conséquences. De la même manière, une politique publique ne devrait pas uniquement être jugée à partir du discours qui l’accompagne, mais également à partir de ses objectifs, de ses moyens et surtout de ses résultats.
C’est là que cette nouvelle génération peut contribuer à élever le niveau du débat national. Elle peut progressivement déplacer la discussion des personnes vers les politiques publiques, des slogans vers les faits et des promesses vers les résultats.
Demander des comptes aux gouvernants ne signifie pas nécessairement être contre le pouvoir. Dans une République, la redevabilité constitue au contraire une exigence normale de la responsabilité publique. Le pouvoir agit au nom de la collectivité. Il est donc légitime que ses décisions soient observées, discutées et évaluées. Une critique argumentée ne devrait pas être automatiquement interprétée comme une hostilité, pas plus qu’une interrogation comme une volonté de déstabilisation.
Mais cet éveil citoyen impose également des responsabilités. Toute prise de parole sur les réseaux sociaux ne constitue pas, à elle seule, un progrès démocratique.
La rapidité de circulation de l’information favorise parfois la confusion entre faits et opinions, entre analyse et militantisme, entre information et rumeur. L’émotion peut prendre le dessus sur l’argumentation, tandis que la recherche de visibilité peut parfois l’emporter sur la recherche de vérité.
Être éveillé ne signifie donc pas être systématiquement contre le pouvoir. Cela signifie être capable d’examiner une décision avec suffisamment de distance pour reconnaître ce qui fonctionne, identifier ce qui ne fonctionne pas et proposer ce qui pourrait être amélioré.
La véritable maturité citoyenne se mesure aussi à la capacité de vérifier une information, d’accepter la contradiction et de reconnaître ses propres erreurs.
La Guinée a besoin de cette culture du débat. Elle a besoin d’une jeunesse qui ne se contente pas de réclamer le changement, mais qui réfléchit également à son contenu, à ses conditions de réalisation et à ses conséquences. Elle a besoin de jeunes qui s’intéressent aux institutions, à l’économie, à l’éducation, à la justice, à la santé, à l’emploi, aux finances publiques et aux grandes orientations de développement du pays. Il serait donc plus pertinent de considérer cette nouvelle génération non comme une menace pour le pouvoir, mais comme une force citoyenne indispensable à la vitalité de la République.
Ses excès peuvent être critiqués, ses erreurs corrigées et ses approximations confrontées aux faits. Mais son désir de comprendre, de questionner et de participer doit être encouragé, car une République ne devient pas plus solide lorsque ses citoyens cessent de poser des questions. Elle devient plus solide lorsque ces questions sont libres, argumentées et suffisamment documentées pour obliger les institutions à répondre.
Au fond, une jeunesse véritablement éveillée n’est ni celle qui applaudit systématiquement le pouvoir, ni celle qui le combat systématiquement. C’est celle qui refuse de lui abandonner son esprit critique. Celle qui sait reconnaître une décision pertinente, relever une insuffisance et proposer une alternative.
Dans une Guinée qui aspire à consolider ses institutions et à construire son développement dans la durée, cette capacité à penser, questionner, analyser et participer constitue l’un des capitaux démocratiques les plus précieux de la prochaine génération.
Par Abdourahamane CONDE
Politologue | Analyste de la vie publique