Le marché de N’Zérékoré en flammes : le temps des réformes est arrivé

L’incendie qui a ravagé le grand marché de N’Zérékoré dépasse largement le cadre d’un simple fait divers. Derrière les images de fumée, les étals détruits et les marchandises réduites en cendres se dessine une réalité plus préoccupante.

C’est tout un modèle de développement commercial qui révèle aujourd’hui ses limites. Cette tragédie humaine et économique rappelle avec brutalité la vulnérabilité de nos infrastructures marchandes et l’urgence de repenser leur place dans la stratégie de développement du pays.

En ces moments douloureux, la nation partage la peine des commerçants, des artisans et des familles qui ont perdu le fruit de longues années de travail. Pour beaucoup, les marchandises détruites représentaient l’épargne de toute une vie, parfois l’unique source de revenus d’un ménage. Cependant, au-delà de l’émotion légitime et de la solidarité qui doit s’exprimer envers les victimes, une réflexion de fond s’impose. La répétition de tels drames soulève une question essentielle : celle de la capacité de l’État à anticiper les risques qui pèsent sur les principaux centres économiques du pays.

Le drame de N’Zérékoré n’est pas seulement celui d’une ville. Il concerne l’ensemble de la Guinée. Les marchés occupent une place centrale dans notre économie. Ils assurent l’approvisionnement des populations, structurent les échanges commerciaux, créent des milliers d’emplois et constituent l’un des principaux moteurs de l’activité économique locale.

Lorsqu’un marché disparaît dans les flammes, ce sont des investissements, des emplois, des recettes fiscales et des perspectives de développement qui disparaissent avec lui. Les conséquences dépassent toujours les pertes matérielles immédiatement visibles.

Le plus préoccupant est que ces catastrophes ne sont ni imprévisibles ni inévitables. Dans de nombreux cas, elles trouvent leur origine dans des insuffisances connues depuis longtemps. Les installations électriques vieillissantes, l’occupation anarchique des espaces, l’absence de systèmes de détection et d’extinction des incendies, le manque de réserves d’eau ainsi que les difficultés d’accès pour les services de secours créent les conditions propices à des sinistres aux conséquences dévastatrices. Chaque nouvel incendie révèle les mêmes faiblesses et confirme l’absence d’une politique cohérente de sécurisation des infrastructures commerciales.

La situation de N’Zérékoré mérite une attention particulière en raison du rôle stratégique que joue cette ville dans l’économie nationale. Véritable carrefour des échanges de la Guinée forestière, elle relie plusieurs préfectures et entretient des relations commerciales importantes avec les pays voisins.

Son marché constitue un levier essentiel de développement économique pour toute la région. Il est donc difficile de comprendre pourquoi une infrastructure d’une telle importance continue d’évoluer dans des conditions qui exposent quotidiennement commerçants et consommateurs à des risques majeurs.

Pendant que la Guinée continue de subir périodiquement les conséquences de ces défaillances, plusieurs pays africains ont engagé depuis des années des réformes ambitieuses. En Côte d’Ivoire, la reconstruction du Grand Marché de Bouaké a intégré des normes modernes de sécurité et d’organisation.

Au Rwanda, la modernisation des espaces commerciaux s’inscrit dans une politique globale de transformation urbaine. Au Maroc, les marchés modernes intègrent des équipements de prévention, des installations électriques réglementées et des voies d’évacuation adaptées. Ces expériences démontrent qu’il est possible de concilier dynamisme commercial, sécurité des usagers et attractivité économique.

Cette réflexion intervient à un moment particulier de notre histoire nationale. Depuis plusieurs années, les autorités ont engagé un processus de refondation de l’État avec l’ambition affichée de bâtir des institutions plus fortes, des infrastructures plus modernes et une gouvernance davantage tournée vers les résultats. Cette vision ne peut se limiter aux réformes administratives ou aux grands projets structurants. Elle doit également se traduire par des changements concrets dans le quotidien des citoyens et des acteurs économiques.

À cet égard, la modernisation des marchés régionaux pourrait devenir l’un des symboles les plus visibles de cette refondation. Elle permettrait de démontrer que l’action publique ne se résume pas à la gestion des urgences, mais qu’elle s’inscrit dans une logique d’anticipation, de protection des investissements et de création de richesses. Un marché moderne n’est pas simplement un lieu de commerce. Il constitue un espace de sécurité économique, un outil d’aménagement du territoire et un moteur de développement local.

C’est pourquoi, les marchés régionaux doivent désormais être considérés comme des infrastructures stratégiques au même titre que les routes, les ports, les barrages énergétiques ou les plateformes logistiques. Il est difficile d’imaginer une économie compétitive lorsque les principaux centres d’échanges demeurent vulnérables aux catastrophes les plus prévisibles. La modernisation des marchés ne doit plus être perçue comme une dépense secondaire, mais comme un investissement essentiel dans la résilience économique du pays.

La Guinée gagnerait ainsi à inscrire un vaste programme national de modernisation des marchés dans sa politique d’infrastructures. Une telle initiative contribuerait à sécuriser les activités commerciales, à renforcer l’attractivité des régions, à favoriser l’intégration économique nationale et à soutenir l’ambition de transformation économique portée par les autorités.

Elle constituerait également un signal fort adressé aux investisseurs, aux commerçants et aux populations quant à la volonté de l’État de protéger les outils de production et les circuits de distribution.

L’incendie de N’Zérékoré doit ainsi marquer un tournant. Il offre à l’État l’occasion de démontrer sa capacité à protéger les acteurs économiques et à préparer l’avenir. Les victimes ont naturellement besoin de soutien immédiat. Mais elles ont surtout besoin de garanties que de telles tragédies ne deviendront plus une fatalité.

La meilleure réponse à leur souffrance ne réside pas uniquement dans les discours de compassion. Elle se trouve dans la volonté de bâtir des infrastructures modernes, sécurisées et adaptées aux ambitions économiques de notre pays.

L’histoire retiendra moins l’ampleur des flammes que les décisions qui auront été prises après leur extinction. Si cette catastrophe conduit enfin à une politique nationale de modernisation des marchés régionaux, alors le drame de N’Zérékoré aura servi de déclencheur à une réforme longtemps attendue. C’est désormais à l’État de démontrer que les leçons de cette tragédie ne seront pas, une fois encore, emportées par la fumée.

Abdourahamane CONDÉ

Politologue | Analyste de la vie publique

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