Les « blogueurs » ont phagocyté les intellectuels en Guinée !

Nul n’aurait prédit qu’avec la vulgarisation d’Internet, l’émergence de « blogueurs » dans l’espace public guinéen allait porter un coup fatal à l’intelligentsia du pays. D’abord voué aux gémonies dès l’indépendance par la « révolution sékoutouriennne », dont il inaugura la litanie des complots (« complots des intellectuels » en 1960, « complots des enseignants » [1961]). Ensuite, réduit à un rôle de simple faire-valoir dû à sa précarité matérielle, sous les régimes militaires qu’a connus la Guinée ; puis chantre de l’autocratie et/ou de l’ethnostratégie sous AC. Voici, enfin, à l’ère de la révolution numérique, l’intellectuel guinéen rejeté aux périphéries du débat public.

Rasant les murs, le capital technique ou académique en faix, sous la tyrannie d’une crétinisation des masses stimulée par des foutriquets tapageurs, à l’éducation sommaire : les prétendus blogueurs, qui désignent indistinctement, en fait, dans l’acception populaire nationale, les communicants multiformes (influenceurs, tiktokeurs, facebookeurs, youtubeurs) des réseaux sociaux guinéens.

Tout bien considéré, l’histoire de l’intellectuel guinéen se déploie devant l’éternité entre supplices et marginalité, au minimum.

Ressorts socioculturels et politiques d’un anti-intellectualisme forcené

Les causes de la marginalisation des intellectuels en Guinée s’inscrivent avant tout dans la problématique plus large du sous-développement et de l’héritage politique de la 1re République. Du fait que satisfaire « l’urgence du quotidien » prévale sur les complexités de la « raison dialectique » en contexte de précarité (Karl Marx, P. Bourdieu), on a grandement privilégié chez nous une forme de ploutocratie tacite, un impitoyable matérialisme sans égard pour les choses de l’esprit. Dans lesquels l’argent, les apparences, la forme plutôt que le fond dictent les critères de représentation et de reconnaissance sociale. (Et ce, y compris à l’échelle familiale.) Ce qui est ici pour beaucoup dans le galvaudage de la notion d’intellectuel.

À l’exact opposé, par exemple au Sénégal ou en Côte d’Ivoire dès le départ, le leadership des mouvements sociopolitiques et culturels majeurs est revenu aux élites. Par conséquent, l’implémentation d’une démocratie fonctionnelle, d’une gestion étatique moins barbare, plus régulée et un certain essor, voire tous ces éléments réunis, y ont été plus facilités de ce fait.

Historiquement, l’opprobre jeté sur les hommes de savoir sous la 1re République par complexe du « Camarade Président », en plaçant sur un piédestal les analphabètes, a fait tache d’huile. D’où la régénération encore dans notre pays de députés incultes, de cadres analphabètes, entre autres ; et le fait de normaliser l’irruption de parvenus dans la gestion publique.

Ces facteurs socioculturels et politiques, bien plus que les clichés d’élitisme et d’orgueil attribués aux cadres et diplômés dans certains pays d’Afrique noire, ont œuvré au déclassement de l’intello en Guinée au détriment de la bonne gouvernance. Les réseaux sociaux ont juste grossi l’angle d’analyse du malaise intellectuel national, sans avoir vraiment été à l’origine du problème.

Influenceurs, facebookeurs, tiktokeurs, simples quidams : les nouveaux penseurs de la République

Naguère, avant la Covid-19, l’on pouvait observer un activisme intellectuel prolifique de haut vol sur des sites phares d’information guinéenne comme GuineeActu.com, Gbassikolo, Guineepresseinfos, le Guepart.net, Nrgui.com. De brillants esprits de la diaspora aussi bien que du pays s’y penchaient avec constance et brio sur la vie de la nation. À tel point que ces brillantes figures au parcours académique, universitaire et professionnel riche que varié avaient acquis droit de cité dans les salons et même à la Cour.

Bref, une agora intellectuelle et citoyenne, creuset de matières grises capables sans aucun doute de sortir la Guinée de l’ornière, avait vu le jour ante Covid-19.

L’espoir de résurrection de l’intellectuel guinéen jouant enfin pleinement son rôle semblait prendre forme, malgré des réticences obscurantistes çà et là. Jusqu’à ce que, insidieusement, à l’antipode du bon sens et à mesure de l’expansion numérique, les rustres fassent irruption dans l’arène publique…

À partir de cet instant-là, comme le disait si pertinemment le philosophe, sémioticien et universitaire italien Umberto Eco : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. » L’espace public guinéen s’est donc vu saturer par une foultitude de communicants de tous poils, aussi balourds les uns que les autres, autoproclamés experts ès sciences, et dont le seul mérite est de parler devant un smartphone.

Gargarisés par les nombres de vues, de likes, de partages qui nourrissent l’algorithme friand de scandale et de sensationnalisme plutôt que de complexité et de nuance, ces penseurs 02 de la République se sont substitués aux vrais gens du savoir dans l’intelligence collective comme référents et rôles modèles. Plus grave, ils se sont même vus attirer les faveurs du pouvoir en tant que chiens de garde ou gourous du système, moyennant avantages matériels et pécuniaires et une immunité de tous les instants.

Au recul critique et au temps long de l’intellectuel, les « dealers d’opinion » ont opposé soit l’immédiateté du live, soit le sensationnalisme, sinon l’argumentaire simpliste et creux de la viralité ou le recyclage des futilités. Et ça marche !… L’outrecuidance avec laquelle ils pérorent sur tout et rien sans la moindre compétence est sidérante. Le narcissisme et l’extravagance affichés encore plus. La « société du spectacle » que nous annonçait Guy Debord (1967) trouve là, en ces « célébrités sans œuvre », son accomplissement.

Le drame avec ce phénomène, ce n’est non pas l’existence en tant que telle des influenceurs (des influenceurs intellectuels existent), mais la vacuité, voire la gravité des sujets abordés, associées à la fois à une impunité sans limites et à une capacité de toucher un large public. D’autant plus que les garde-fous traditionnels (les médias et la religion) ont soit suivi la vague, soit se sont vu éclipser par cette espèce de rhéteurs d’un type nouveau.

In fine, l’on est contraint d’avouer — comme c’est en général le cas avec ce qui se rapporte aux masses — qu’Internet, tout comme les mass médias traditionnels, a plus servi à appauvrir le débat public en Guinée qu’à le démocratiser. Et, « le drame, c’est qu’il (Internet) est en train de faire de l’idiot (…) un porteur de vérité. » (Umberto Eco)

L’ostracisation intellectuelle perdure en Guinée bon an mal an, encore pire à l’ère d’Internet avec un rôle sociopolitique prépondérant octroyé aux tenants de l’inculture et de l’incompétence. Elle est la cause principale du retard de notre pays. Il est toutefois permis de croire que tout ce vacarme de nos « blogueurs » se réduise simplement, à cause de sa vacuité, au « bavardage de la démocratie communicationnelle » (Jürgen Habermas) ; qu’au contraire, la mauvaise passe de nos sachants ne soit que les ruses et les labyrinthes de l’émergence de la raison comme aperçus à travers l’histoire. Et que, comme en économie, la bonne monnaie finit par chasser la mauvaise, un jour pas lointain. Puisque l’histoire, surtout quand elle est tenue du mauvais bout, ne se répète que jusqu’à un certain point.

Soyons clairs ! Le propos ici n’est pas de plaider pour un intellectualisme à tout-va qui ferait fi des défis de l’intellectuel guinéen dans un monde digitalisé, et du passif de certaines de nos grosses têtes dans la gestion désastreuse de l’État ; mais à recentrer davantage l’action sociale et politique autour de l’intellect-uel, seul gage de l’émergence de la Guinée.

Oury Baldé

 

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