Très souvent, on oppose la philosophie et la religion. Le philosophe Alioune Bah nous montre ici, à travers la connaissance, que l’une et l’autre visent la libération du potentiel d’agir de l’humain.
Au nom de Dieu,
Le Tout Miséricordieux, Le Très Miséricordieux.
La connaissance est une assise importante, sinon essentielle, en islam. Et le message inaugural de la révélation confirme cette place prééminente de la connaissance. Loin d’être uniquement centrée sur la théologie et la charia, elle s’articule autour de la connaissance de soi, de Dieu et du monde.
Cette triple répartition de la connaissance vise un double enjeu : la libération authentique de l’individu des préjugés et des superstitions, et la continuation de la révélation du monde. C’est ce dernier versant qui renvoie à la science, à la technique et à la technologie, ce qui permet à l’homme d’être, selon la formule du philosophe Descartes, « maître et possesseur de la nature ».
En effet, la connaissance en islam vise le développement plein et efficient de toutes les dispositions rationnelles de l’individu au service du progrès de la nature, et par là de la nature humaine. C’est cette dimension de la connaissance en islam, qui est souvent peu ou mal comprise, que nous souhaitons aborder en soulignant les liens féconds entre islam et sciences, entre spiritualité et éthique, dont l’ensemble permet de vivre partout et en tout temps sa responsabilité de Calife, c’est-à-dire de « tenant lieu de Dieu ».
Connaître le monde et soi-même
La lecture de ce qui est écrit, donc sa connaissance et son savoir, sont des questions qui débordent largement le cadre restreint du discours religieux. Elle porte sur la nécessité qu’il n’y a de réalisation individuelle et collective possible sans une compréhension préalable du monde et du sujet agissant lui-même.
C’est ce discours originellement centré sur la connaissance comme capacité de conduire à l’achèvement de la création, faisant ainsi de l’individu un cocréateur, qui porte l’enseignement coranique. Des indices similaires sont visibles dans la Bible. L’homme, nous enseigne-t-elle, est créé à « l’image et à la ressemblance de Dieu » ? S’agit-il d’une ressemblance physique ? La réponse est négative. Ce serait donner une forme à Dieu, alors que Dieu Lui-même nous dit dans le Coran qu’il ne peut être cantonné dans celle-ci.
Ne dit-il pas dans le Coran qu’il est « As Samad » ? « Incomparable » ? « Rien ne ressemble à lui ». Notre connaissance de lui n’est et ne peut être qu’approximative. Mais la notion de ressemblance, comme opérateur discursif, peut revêtir une autre dimension, dès lors que l’on a compris que Dieu n’est pas saisissable par nos organes de sens.
Liberté, potentialité et force créatrice
La ressemblance en question consiste en la potentialité, c’est-à-dire que nous sommes des êtres en puissance. Le devenir n’est pas déjà saturé, il est encore ouvert et naturellement à notre portée. La potentialité nous permet d’être, de faire et de devenir ce que nous aurons souhaité.
Autrement, dès la création, Dieu a doté l’humain de la liberté. C’est elle qui exprime et porte la potentialité, autrement dit la force créatrice. Le Coran l’enseigne à plusieurs endroits. Mais les versets 30 et suivants de la sourate Baqarah sont encore plus explicites sur la liberté créatrice confiée à l’humain.
La compétition qui se joue entre les anges et l’humain Adam sur le nom des choses exprime que le savoir est déterminant dans la conduite d’une existence décente et dans l’expression de la liberté. C’est du rapport entre savoir et liberté que jaillit la créativité, c’est-à-dire la continuation de la révélation du monde par l’humain.
C’est tout le sens du mot Calife, « un tenant lieu de Dieu », dont la mission consiste à marquer, par sa création, l’avènement d’un monde perpétuellement nouveau, progressif et éthiquement souhaitable.
Tel est ce que le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne appelle le « dépôt ». Le dépôt de la réalisation de soi et du monde n’est pas un achèvement de la création par un fiat divin, c’est une tâche constamment renouvelée de production de soi et d’un monde vivable.
L’acte créateur est transféré à l’humain. Et Dieu veille. Il n’est pas dans la passivité, il continue à être actant.
C’est vers cette idée que convergent toutes les religions se réclamant d’Abraham. Et cette convergence est fondamentalement ce qui est Islam, non pas une religion déterminée parue au 7e siècle, mais un discours affranchissant l’individu et le déterminant à une quête rigoureuse du savoir pour construire le monde.
Science, technologie et transformation du monde
On sait aussi que la science moderne vise le même objectif : construire et transformer le monde. Au sens cartésien, la science moderne doit faire de nous « des maîtres et possesseurs de la nature ».
Maîtres dans la transformation de la nature, nous avons fait du chemin. Aujourd’hui, l’aéronautique permet de partir de Conakry pour La Mecque en moins de dix heures. Ce que nos grands-parents faisaient en plusieurs années de marche ou à dos d’animaux.
Le téléphone a remplacé le télégraphe. Avec le téléphone, aujourd’hui, on peut non seulement se parler, mais on peut aussi se voir d’un lieu à un autre. Ce n’est pas simplement la distance qui est abolie, il y a aussi la nostalgie, ce sentiment d’absence qui faisait prégnance dans la distance.
Et l’intelligence artificielle est venue s’y greffer. Avec toutes ses promesses, mais aussi toutes ses menaces. Nous avons la maîtrise dans le développement scientifique et technologique. Nous sommes devenus créateurs, cocréateurs.
Mais sommes-nous parvenus à être les possesseurs de la nature ? En effet, non ! La nature se rebelle contre les maîtres que nous sommes devenus en oubliant la dimension éthique que toute liberté implique.
La maîtrise se mue en servitude. Nous connaissons aujourd’hui le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources, des dettes environnementales. En même temps, le développement des armes de destruction massive porte notre époque à vivre les pires conflits et à être dans la crainte et le tremblement.
L’éthique, qui est un pendant indispensable de la religion, a déserté le domaine de la connaissance. Tel est le paradoxe : doté de liberté et de science pour continuer la révélation du monde, nous sommes désormais dans une position de servitude, et les usages incontrôlés de l’IA n’arrangent pas les choses. Ils les dégradent davantage.
Religion, science et avenir de l’humain
La question est donc la suivante : dans quelle mesure la science et la religion peuvent-elles converger à assurer une vie digne, fondée sur une connaissance technique et technologique éthiquement déterminée au service de la vie ?
Cette question impliquerait de prendre en charge, au moins hypothétiquement, que le discours religieux ne contredit pas la science ; au contraire, il en détermine les fondements sociaux acceptables en vue de promouvoir partout et en tout temps la vie, et précisément l’humain.
Comment la connaissance, qu’elle soit religieuse ou scientifique, peut-elle être le critérium d’appréciation de l’idéal de société d’un peuple ?
En examinant les manières, certes complexes, dont opère la science pour assurer le développement de biens et services indispensables à notre vie, on analysera comment la religion et la science se présentent de façon complémentaire dans le devenir humain du monde.
À partir de cette vision destinale commune entre religion et science, il conviendrait de se demander comment l’éthique apparaît-elle comme un aiguillon indispensable au développement de la science. Comment déborde-t-elle le discours religieux pour devenir une affaire individuelle ?
Dr Alioune BAH