Monsieur le Président,
Je prends la parole au moment précis où tout mon continent se tait. Et je veux commencer par dire pourquoi il se tait. L’Afrique ne se tait pas par ignorance. Nos dirigeants de fédérations voient ce que le monde entier voit.
Elle ne se tait pas par indifférence : nulle part le football n’est plus aimé, plus vécu, plus nécessaire qu’ici. L’Afrique se tait parce que son silence a été budgétisé. Chaque fédération attend son enveloppe de développement, son projet Forward, son terrain synthétique, son mini-siège. Nul besoin d’acheter qui que ce soit : il suffit d’installer la dépendance, et la dépendance fait le reste. Celui qui critique sait ce qu’il risque de retarder ; celui qui applaudit sait ce qu’il espère accélérer. Un quart de l’électorat de la FIFA vote ainsi comme un seul homme, cycle après cycle, et l’on voudrait nous faire croire que c’est de l’unité. Ce n’est pas de l’unité. C’est une hypothèque sur notre dignité, remboursable en silence.
Moi, je ne dois rien et je n’attends rien. J’ai servi ma fédération huit ans, présidé un club dix-sept ans, et je suis magistrat de profession : juger les puissants sur leurs actes est mon métier. Alors je vais dire tout haut, sous ma signature, ce qui se murmure dans toutes les tribunes officielles d’Afrique.
Et je commence par vous rappeler d’où vous venez. Février 2016 : vous arrivez sur les décombres du système Blatter, quelques mois après que la justice américaine eut fait arrêter, à l’aube, dans les palaces de Zurich, des dirigeants du football mondial. Vous n’étiez pas candidat malgré ces scandales, vous étiez candidat grâce à eux. Vous aviez promis une FIFA nouvelle, transparente, réconciliée avec l’éthique ; vous aviez juré que plus jamais l’institution ne serait ce qu’elle avait été. Résultat des courses, dix ans plus tard : les prix politiques inventés sur mesure, les sanctions effacées par téléphone, les attributions sans concurrence, la commission d’éthique muette et la justice fédérale américaine de retour aux portes du football, en plein cœur de votre Mondial. Vous ne valez pas mieux que ce que vous prétendiez remplacer. Vous avez seulement appris à mieux choisir vos amis.
Je dénonce ce qui vient de se passer sous nos yeux dans votre Mondial. Le 1er juillet, un joueur américain est expulsé en seizième de finale. La règle est la même pour tous depuis toujours : carton rouge, suspension. Le président des États-Unis, votre ami déclaré, vous téléphone. Et dimanche, votre commission de discipline efface la sanction, à la veille du match suivant. Le sélectionneur de la Belgique a ironisé : « Je ne savais pas que le 5 juillet correspondait au 1er avril à la FIFA. » Monsieur le Président, si un carton rouge peut s’effacer par téléphone à Washington, que pèsera demain une décision contre les intérêts d’un puissant ? Quelle fédération africaine osera encore contester une disqualification, une sanction, un arbitrage ?
Je dénonce le « Prix de la Paix » que vous avez créé de toutes pièces et remis, le 5 décembre dernier, à ce même chef d’État, sans critères publiés, sans jury, sans consulter votre propre Conseil, en lui promettant publiquement votre soutien. Une organisation de défense des droits humains a saisi votre commission d’éthique pour violation du devoir de neutralité. La fédération norvégienne a appuyé la plainte. Cinquante députés européens ont exigé une enquête. Sept mois plus tard, votre commission d’éthique n’a pas prononcé un mot. Elle fut plus diligente, jadis, pour d’autres. Chacun appréciera.
Je dénonce l’opacité devenue méthode de gouvernement : l’appartement de Doha, les vols privés, les questions sans réponses et un Mondial transformé en machine à recettes : tarification dynamique propulsant les billets à des milliers de dollars, supporters livrés à eux-mêmes, pendant que la FIFA vise le cycle le plus lucratif de son histoire. Je dénonce une Coupe du monde 2034 attribuée sans concurrence, par acclamation, au terme d’un processus verrouillé en quelques semaines. Une seule fédération au monde a eu le courage de contester la procédure, et elle n’était pas africaine.
Je dénonce le climat que votre gouvernance a créé et qui vient de produire son fruit le plus amer. Cette semaine, la presse américaine et argentine a révélé que le FBI et des procureurs fédéraux enquêtent sur les opérations financières de la fédération argentine aux États-Unis : des centaines de millions de dollars ayant transité par les banques américaines, dont une partie sans destination clairement justifiée. Je ne préjuge de rien, la présomption d’innocence vaut pour tous, et cette enquête ne vous vise pas personnellement. Mais mesurez le symbole : dix ans après que la justice américaine eut fait tomber le système Blatter, la voilà de retour au milieu de votre Coupe du monde, sur la fédération d’un de vos alliés les plus affichés. Et cette révélation tombe au lendemain d’une élimination de l’Égypte, une équipe africaine héroïque, renversée dans la polémique, dont la fédération a déposé plainte officielle sur l’arbitrage. Je ne dis pas que ce match fut volé. Je dis pire : votre gouvernance a détruit la présomption de neutralité, au point qu’un continent entier a regardé cette élimination avec la certitude du soupçon. Quand le public ne croit plus l’arbitre, tout est déjà perdu. Et cela, Monsieur le Président, c’est votre œuvre.
Et pendant que j’écris ces lignes, votre Commission des arbitres vient d’ajouter la provocation au soupçon. Pour le quart de finale France-Maroc de ce jeudi soir, elle a désigné un corps arbitral intégralement argentin : l’arbitre, les deux assistants, le quatrième arbitre, l’arbitre de réserve et jusqu’à la vidéo. Une première dans cette Coupe du monde, alors que l’Argentine est toujours en lice. Rien ne l’interdit dans vos textes, je le sais. Mais tout le déconseillait dans les circonstances : une fédération argentine visée depuis quarante-huit heures par une enquête fédérale américaine, une rivalité franco-argentine incandescente depuis la finale de 2022, et une équipe africaine dont le sort se jouera sous ce sifflet. Je ne mets pas en cause l’honnêteté de M. Tello, qui n’a rien demandé à personne. Je mets en cause votre discernement. Tout magistrat connaît la règle d’or de nos prétoires : il ne suffit pas que justice soit faite, il faut encore qu’elle soit vue comme telle. Vous avez fait l’exact inverse : au moment où le monde entier doute, vous avez choisi la désignation qui nourrit le doute. À croire que le soupçon ne vous dérange plus. Ou qu’il vous sert.
Je dénonce, enfin, ce que vous avez fait de nous. Notre CAF, gérée comme une préfecture de Zurich. Notre CAN, notre rendez-vous identitaire depuis 1957, traitée en intruse du calendrier des clubs européens, au point que des entraîneurs venus d’Europe ont dû eux-mêmes réclamer qu’on respecte l’Afrique. Et mon pays, le Tchad, laissé des années en jachère institutionnelle : une normalisation contestée, un contentieux jamais purgé, un vide que vos procédures ont laissé pourrir jusqu’à ce que l’État doive s’en mêler. Et là, soudain, votre sacro-sainte « non-ingérence » n’a plus rien trouvé à redire. La non-ingérence à géométrie variable : implacable avec les faibles, aveugle devant les forts.
On me répondra : et les terrains construits, les académies, les subventions ? Je réponds : ce développement n’est pas un cadeau, c’est notre dû. C’est la part de l’Afrique dans une richesse que ses joueurs, ses talents et ses publics contribuent massivement à créer. Un dû ne se rembourse pas en servilité. Le jour où nous accepterons que chaque subvention vaille une voix et chaque projet un silence, nous n’aurons plus de fédérations : nous aurons des filiales.
Alors je le dis à mes frères des fédérations africaines : notre silence ne protège même pas nos intérêts, il garantit seulement que rien ne changera jamais en notre faveur. Je le dis à la CAF : tu n’es pas une succursale, cesse de voter comme telle. Je le dis aux joueurs et aux supporters de ce continent : ce jeu est à vous, pas à celui qui distribue les enveloppes.
Et je vous le dis à vous, Monsieur le Président : le 19 juillet, vous comptez remettre le trophée aux côtés de votre ami, comme si ce Mondial vous appartenait à tous les deux. Sachez qu’au moins une voix d’Afrique aura refusé de se joindre aux applaudissements de commande.
On n’achète que ce qui est à vendre. Ma voix ne l’est pas.
Par Adjib Koulamallah
Magistrat, ancien secrétaire général adjoint de la Fédération tchadienne de football.
N’Djamena, juillet 2026