Nouveau découpage : l’enjeu caché du Sénat ? (Par Abdoulaye J. Barry)

Onze nouvelles préfectures et deux nouvelles régions administratives : Beyla et Siguiri. Derrière ce nouveau découpage administratif, il faut aussi s’interroger sur un enjeu beaucoup plus politique : la future composition du Sénat.

Nous savons déjà que, selon la nouvelle Constitution et le Code électoral, les deux tiers des sénateurs sont élus par un collège composé des conseillers régionaux et communaux, tandis que le tiers restant est désigné par le Président de la République.

En effet, selon L’article 186 du Code électoral, « les circonscriptions relatives à l’élection des 2/3 des sénateurs sont les régions. » L’article 187 précise davantage et prévoit 1 sénateur par préfecture et 1 sénateur par chef-lieu de région.

Par conséquent, la création de nouvelles préfectures et de nouvelles régions n’est pas politiquement neutre. Modifier la carte administrative, c’est aussi modifier la carte de la représentation sénatoriale, puisque le Code électoral dans son article 187 prévoit notamment une représentation liée aux préfectures et aux régions.

Ainsi, ce sont 13 nouveaux sièges de sénateurs que ce nouveau découpage vient de créer. Parmi les onze nouvelles préfectures, neuf se trouvent dans les zones de Siguiri, Kankan et Beyla.

Si l’enjeu n’était vraiment pas politique, alors une autre question fondamentale mérite d’être posée et répondue : quels critères objectifs ont prévalu dans le choix des localités érigées en préfectures ?

Est-ce la population ? La superficie ? Le poids économique ? L’éloignement du chef-lieu ? Les difficultés d’accès aux services de l’État ? Le potentiel de développement ? Existe-t-il une étude technique, démographique ou économique permettant de comprendre et de justifier ces choix ?

Car si des critères objectifs et transparents ont réellement guidé cette réforme, ils devraient pouvoir être rendus publics et appliqués de manière cohérente sur l’ensemble du territoire national.

Pourquoi, par exemple, les grandes sous-préfectures de Timbi Madina, Diécké, Sangaredi et Banankoro ne sont-elles pas érigées en préfectures ?

Qu’est-ce qui justifierait objectivement que certaines localités, comme Karala par exemple avec seulement environ 16 000 habitants, accèdent aujourd’hui au statut de préfecture, alors que d’autres localités présentant des caractéristiques démographiques, économiques ou géographiques comparables, voire plus importantes, n’en bénéficient pas ? C’est le cas de Sangaredi par exemple, une sous-préfecture avec une population d’environ 122 000 habitants. Pourquoi n’a-t-elle pas été érigée en Préfecture ?

Lorsqu’on crée onze nouvelles préfectures, dont la grande majorité est concentrée dans une même partie du pays, et que l’on érige Beyla et Siguiri en nouvelles régions administratives, des zones considérées comme faisant partie des bastions du pouvoir actuel, il est parfaitement légitime de se demander si les motivations derrière ce découpage sont uniquement administratives ou si elles ne sont pas aussi, et surtout, politiques et électorales.

Cette interrogation est d’autant plus légitime que cette réforme intervient au moment où une nouvelle institution prévue par la Constitution doit être mise en place.

Après un Code électoral dont certaines dispositions ont déjà suscité des interrogations sur l’équilibre de la représentation à l’Assemblée nationale, voici maintenant un nouveau découpage territorial qui aura certainement une influence directe sur la composition du Sénat.

Créer de nouvelles préfectures pour rapprocher l’administration des citoyens et améliorer la gouvernance territoriale peut parfaitement se justifier. Mais lorsqu’un découpage administratif intervient à la veille de la mise en place de nouvelles institutions et qu’il bénéficie de manière aussi disproportionnée à certaines zones du pays, il est du devoir des citoyens de poser des questions et du devoir des autorités d’y apporter des réponses.

En politique, le découpage électoral et administratif n’est jamais anodin. Contrôler la carte territoriale peut aussi devenir une manière de peser sur la carte électorale. Et lorsqu’un tiers du Sénat est déjà directement désigné par le Président de la République, la manière dont seront constitués les deux autres tiers mérite toute notre vigilance.

Abdoulaye J. Barry
ajbarry@live.com
Citoyen guinéen concerné
Spécialiste en gestion et analyse financière
Membre de la Faculté d’Administration des Affaires du Collège Universitaire de Portland
Chercheur et Promoteur de Langues et Cultures Africaines

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