Pour un nouveau contrat entre l’armée et le peuple de Guinée (Par Aliou Barry)

Chaque Guinéen connaît le son glacé des chenilles sur le bitume de Conakry. Depuis le 3 avril 1984, le même scénario tragique se rejoue sous nos yeux : à chaque crise, l’armée surgit au petit matin comme le sauveur d’un État à bout de souffle, pour finir par s’emparer du destin national et verrouiller l’avenir de tout un peuple. Ce pouvoir né de l’ombre des casernes a nourri nos peurs, brisé nos élans démocratiques et plongé le pays dans une instabilité chronique.

Si je prends la parole aujourd’hui, c’est guidé par une conviction forgée à travers de longues années de recherches et d’analyses consacrées aux questions de défense et de sécurité dans notre pays. Lorsque j’ai rédigé mon ouvrage sur l’armée guinéenne, la démarche n’était ni à la dénonciation stérile ni au règlement de comptes.

Mon objectif était de disséquer sans tabou la trajectoire de cette institution, d’en comprendre les rouages, les failles et les frustrations, afin de poser les jalons d’une refondation indispensable. Cette tribune s’inscrit dans le prolongement direct de ce travail. Son but n’est pas de nourrir les invectives quotidiennes, mais d’élever le niveau de la réflexion collective. Il s’agit de sensibiliser tant la classe politique que la société civile à la nécessité d’un dialogue éclairé et responsable.

Nous devons démontrer que la fatalité n’existe pas et qu’il est temps d’engager cette mutation historique. Le retour des militaires dans les casernes ne doit plus être vécu comme une punition, mais comme l’acte fondateur d’une armée réinventée et républicaine, remise au service exclusif et protecteur de la nation. Pour réussir ce tournant, il ne suffit pas d’exiger le départ des militaires par des discours. Il faut bâtir des réformes institutionnelles et sociales profondes, structurées autour de quatre axes majeurs, dont le premier consiste à regarder ce qui a fonctionné ailleurs pour cesser de réinventer la roue de nos échecs.

S’inspirer des réussites africaines et internationales

La démilitarisation de la vie politique n’est pas un concept importé ou irréaliste. Sur le continent africain, des pays ont montré la voie : le Sénégal est parvenu à maintenir un pouvoir civil ininterrompu depuis son indépendance grâce à une armée républicaine hautement formée et tenue hors du champ politique ; le Ghana et le Bénin, après des décennies de coups d’État, ont réussi à réinsérer durablement leurs forces armées dans leurs casernes grâce à des pactes républicains solides et un contrôle civil rigoureux. À l’échelle internationale, l’exemple du Costa Rica, qui a aboli son armée permanente en 1948 pour investir dans l’éducation et la santé, ou celui des pays scandinaves, prouvent que la véritable grandeur d’un État réside dans la primauté du droit civil.

La Guinée doit s’inspirer de ces trajectoires pour libérer enfin son potentiel démocratique. Mais pour qu’une telle ambition prenne racine sur notre sol, encore faut-il redonner à cette institution une utilité quotidienne et noble qui la détourne à jamais des palais présidentiels.

Redéfinir les missions : protection civile et développement pour réconcilier l’armée et la nation

La Constitution guinéenne doit consacrer l’interdiction absolue et inaliénable pour les forces armées d’exercer toute fonction de gouvernance civile ou politique. L’armée doit se recentrer sur la défense territoriale et, surtout, mettre sa logistique et ses effectifs au service direct des citoyens. Cela passe par la création d’un programme national de protection civile adossé à des unités militaires spécialisées, formées et déployées sur tout le territoire : secours d’urgence lors des tragiques accidents de la route, lutte contre les incendies urbains et forestiers, gestion des catastrophes naturelles et assistance médicale d’urgence.

En participant activement aux actions de développement et de sauvetage, l’armée scellera sa réconciliation définitive avec la nation. Ce redéploiement stratégique transformera la peur de l’uniforme en sentiment de protection et rendra enfin au militaire la fierté légitime de porter son uniforme au service du peuple. Toutefois, ce redéploiement de terrain ne saurait prospérer sans des verrous institutionnels rigoureux et une diplomatie de défense maîtrisée par les représentants du peuple.

Instaurer un contrôle civil strict et encadrer la coopération militaire par le Parlement

Le principe du contrôle civil implique la nomination d’un civil compétent à la tête du ministère de la Défense, garantissant une gestion transparente et démocratique des ressources publiques allouées à la défense. Ce contrôle doit être renforcé par un suivi parlementaire strict du budget militaire et une indépendance totale de la justice. Surtout, toute coopération militaire ou accord de défense international, décidé par le pouvoir exécutif, doit obligatoirement être ratifié par l’Assemblée nationale.

Ces partenariats internationaux devront impérativement s’inscrire dans la doctrine d’une armée républicaine, axée sur la formation technique, le génie militaire et la protection civile, et non sur le renforcement d’unités d’élite dédiées à la garde des régimes. La dépolitisation des promotions et des recrutements, fondés désormais sur le seul mérite, complétera ce dispositif d’assainissement. Enfin, ces garanties juridiques et internationales resteront lettre morte si l’on ignore le profil spécifique de ceux qui ont goûté aux affaires publiques et craint de réintégrer les rangs.

Offrir des passerelles vers la haute fonction publique et bâtir une alliance citoyenne

La réussite du recasernement dépend largement de la réponse apportée au cas particulier des officiers ayant passé peu de temps dans les casernes pour occuper des fonctions administratives ou politiques. Les réintégrer sans préparation dans la chaîne de commandement militaire serait une source d’instabilité. La solution réside dans une reconversion civile accompagnée : leur offrir, après une formation rigoureuse en gestion publique et en administration, des passerelles d’insertion vers la haute fonction publique. En valorisant leurs compétences managériales dans le secteur civil, l’État désarme la tentation du coup d’État permanent tout en apportant une réponse pragmatique et digne.  En parallèle, la société civile et les forces politiques doivent former un front uni, inflexible sur les principes démocratiques, pour accompagner cette transition sans jamais céder au compromis autoritaire.

Vers le nouveau contrat républicain guinéen

Regarder l’avenir de la Guinée, ce n’est pas imaginer une armée vaincue ou humiliée, mais une armée réinventée. L’histoire s’écrit aux croisées des chemins : nous pouvons continuer d’épuiser notre énergie collective dans le choc stérile entre blindés et manifestations, ou nous pouvons faire le choix de la maturité démocratique que le Sénégal, le Ghana, le Costa Rica et d’autres ont su accomplir avant nous.

Imaginons cette Guinée de demain où l’arrivée des camions militaires dans un village au lendemain d’une inondation ou d’un drame routier n’évoque plus la crainte de la répression, mais le soulagement de voir surgir les pelles du génie militaire, les médecins des armées et les secouristes de la République.

Imaginons ces soldats du rang, fiers de porter leur uniforme non pas parce qu’il confère le droit de régner, mais parce qu’il incarne le devoir suprême de sauver des vies, de protéger les leurs et de bâtir des ponts. Le jour où le soldat guinéen tiendra d’une main le bouclier de la souveraineté nationale et de l’autre la main tendue du secours civil, la Guinée aura brisé le sortilège de ses promesses manquées. Le recasernement n’est pas un retrait : c’est l’acte fondateur de la renaissance républicaine et de la réconciliation nationale. C’est à cette seule condition que nos armes cesseront de faire trembler la démocratie pour enfin sécuriser le destin de notre nation.

Aliou Barry
Chercheur en relations internationales, spécialiste des questions de défense, de paix et de sécurité en Afrique. Il dirige le Centre d’analyse et d’études stratégiques (CAES) de Guinée

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