Africa Corps apparaît-il davantage comme un stabilisateur des régimes du Sahel central ou comme un accélérateur du chaos sécuritaire ? À cette question, la réponse de Régis Hounkpè, analyste senior en géopolitique, est sans ambages. « La paix au Sahel viendra du Sahel et de la coopération régionale avec les pays voisins et côtiers. » Pour l’analyste, l’interventionnisme russe au Mali n’est qu’un subterfuge, jugé « inopérant » et « inefficace ». (Série 1/5)
Arnauld KASSOUIN : Quels facteurs structurels ont rendu le Sahel central particulièrement perméable à l’établissement successif d’acteurs externes (Barkhane, MINUSMA, puis Wagner/Africa Corps) ?
Régis HOUNKPÈ : L’absence de solutions sécuritaires et militaires endogènes aux pays du Sahel central pour faire face aux incursions des groupes armés terroristes explique partiellement l’émergence d’acteurs étrangers sur les théâtres sahéliens. Même si les contextes de Barkhane et de la MINUSMA diffèrent, dans leur origine et leur déploiement, de l’apparition du groupe mercenaire russe au Mali par exemple, ces interventions croisent l’incapacité structurelle et logistique de l’État malien à lutter contre les terroristes qui ont pris racine dans le pays, menaçant l’intégrité territoriale et risquant, à partir de cette position, la création d’un « djihadistan tropical », à l’image de l’État islamique qui a sévi en Irak et en Syrie.
Le passage de Wagner à Africa Corps en 2023 sous la supervision directe du ministère russe de la Défense représente-t-il aujourd’hui une véritable rupture dans les méthodes opérationnelles, ou s’agit-il principalement d’un simple changement d’étiquette ?
La mort douteuse d’Evgueni Prigojine dans des circonstances encore plus suspectes, selon ses proches, a provoqué la mise sous tutelle accélérée de Wagner par le ministère de la Défense russe. Le Kremlin avait tout de même un contrôle sur les activités précédentes du groupe, l’exploitant par délégation, comme une force supplétive en Afrique ou en Europe de l’Est. Aujourd’hui, c’est plus clair : Africa Corps est inféodé aux forces militaires russes.
En pratique, quelle est la mission principale d’Africa Corps au Mali et au Burkina Faso : le soutien rapproché aux juntes, la protection de sites stratégiques, ou un engagement effectif contre les groupes armés terroristes ?
Évidemment, tous ces objectifs que vous citez sont palpables sur le terrain. Je compléterai avec un objectif non matériel mais aux impacts certains : la manipulation des opinions et l’instrumentalisation de la relation des pays d’exercice avec des adversaires stratégiques de la Russie.
Les revers d’avril 2026 remettent-ils en question, selon vous, la capacité d’Africa Corps à inverser le rapport de forces contre le JNIM, et contredisent-ils le récit de « stabilisation » promu par les régimes de l’AES ?
Tout tient à la stratégie spécifique des pays en question.
L’asymétrie des ressources (environ 2 500 personnels au Mali contre quelques centaines au Burkina Faso) produit-elle des résultats sécuritaires comparables, ou les trajectoires divergent-elles de manière significative ?
L’efficacité d’Africa Corps relève davantage de la fable que de la réalité que vivent au quotidien les Sahéliens et surtout les forces de défense et de sécurité du Mali ou du Niger qui luttent contre les terroristes et les déstabilisations. Le groupe mercenaire censé faire la stabilisation a montré ses limites. Démontrant que le parrain russe a vendu une offre de protection sécuritaire plus qu’aléatoire, voire illusoire.
Faut-il favoriser ce type d’acteur para-étatique au nom de l’efficacité opérationnelle, malgré les zones grises concernant la responsabilité et le respect du droit international humanitaire ?
L’émergence des groupes mercenaires ne date pas d’aujourd’hui et nous survivra. Ne soyons pas naïfs. Les sociétés militaires privées, autre nom plus acceptable du mercenariat, trouveront toujours des terrains d’expression et d’action en Afrique et ailleurs. Mais la distinction est parfois évidente sur leurs fondements et leurs actions. Le vrai sujet me semble la privatisation de la sécurité. Et donc la délégation de la souveraineté, et mon positionnement sur ce sujet est sans appel : ce n’est ni envisageable ni durable.
Il a été affirmé à plusieurs reprises récemment que l’Ukraine affronte également les forces russes dans les pays du Sahel central. Quelle est votre réponse concrète à ces accusations ?
Nous avons dû lire les mêmes informations sur les affrontements interposés entre l’Ukraine et la Russie en Afrique et dans le Sahel. Même si tout est possible, à défaut d’être documenté et prouvé sur les théâtres sahéliens, je ne saurais davantage me prononcer de façon rigoureuse et professionnelle.
Ne sommes-nous pas confrontés à la création d’un Donbass au Sahel ?
Il y a déjà trop de chaos dans la région. La dénomination qualificative apporte peu sur la réalité des victimes du terrorisme et des insécurités polymorphes dans la région.