On aime juger un pays à travers un seul visage : celui de son président. On scrute ses discours, on commente ses voyages, on lui attribue chaque victoire et chaque échec, comme s’il gouvernait seul, du premier jour au dernier. C’est une illusion confortable et une erreur de jugement.
Un chef d’État peut avoir raison sur le fond et échouer quand même. Il peut porter la plus belle ambition pour son peuple et la voir s’échouer sur mille petits renoncements : une signature qui traîne, un marché truqué, un rapport maquillé, un fonctionnaire qui préfère son confort à sa mission. Le sommet de l’État n’est jamais le lieu où se joue vraiment le destin d’une nation. Ce lieu-là se trouve plus bas, dans les bureaux, les ministères, les ambassades, partout où une décision présidentielle se transforme ou s’effondre en acte concret.
C’est là qu’intervient une équation trop souvent négligée : celle de la confiance, de la compétence et de la conscience.
La confiance signifie compter sur l’homme. Pas l’homme du clan, ni l’ami de trente ans, ni l’allié de la dernière heure électorale, mais plutôt l’homme, la femme, capable de tenir debout quand la vérité dérange. La confiance véritable ne se distribue pas comme une faveur ; elle se construit comme une réputation. Un dirigeant qui ne s’entoure que de courtisans finit toujours par gouverner seul, aveuglé par le silence complice de ceux qu’il croyait fidèles. Une nation ne se bâtit pas sur des allégeances : elle se bâtit sur des convictions partagées.
La compétence, c’est le savoir-faire. Aucune promesse ne survit à l’incompétence. On ne dompte pas une économie à coups de bonnes intentions ; on ne bâtit pas un État moderne avec des slogans. Il faut des mains expertes, des esprits formés, une rigueur méthodique : l’ingénieur qui calcule juste, le financier qui anticipe, le diplomate qui négocie avec finesse. Songez à nos richesses minières : le sous-sol le plus riche du monde ne vaut rien sans l’intelligence qui sait le transformer en écoles, en routes, en hôpitaux. La compétence n’est pas un luxe technocratique. C’est la condition même de la dignité nationale.
La conscience signifie rester digne. Voici la force la plus rare et la plus décisive. Car la compétence sans scrupule construit des désastres efficaces, et la loyauté sans principes bâtit des empires de complaisance. La conscience, elle, pose sans relâche les trois questions qui distinguent un serviteur d’un prédateur : Est-ce légal ? Est-ce juste ? Est-ce utile au peuple ?
Un homme conscient sait que la fonction qu’il occupe ne lui appartient pas ; elle lui est prêtée, le temps d’un mandat, par des millions de citoyens qui ne siégeront jamais dans son bureau, mais qui en subiront chaque décision.
Ces trois forces, séparées, ne suffisent jamais. Ensemble, elles composent la seule alchimie qui transforme un pouvoir en progrès, et c’est précisément cette alchimie qui devrait guider chaque nomination, à chaque échelon de l’État.
Voilà pourquoi une nomination devrait être un serment, pas une récompense. Voilà pourquoi la proximité avec le pouvoir ne devrait jamais dispenser d’un examen de conscience. Un pays ne s’élève pas parce que son président est brillant ; il s’élève parce que son président sait s’entourer de ceux qui le sont, sans jamais leur pardonner l’absence de vertu.
La Guinée regorge de talents, de diplômés, de cadres formés dans les meilleures écoles du monde. Ce qui lui manque encore, ce n’est pas le génie ; c’est l’exigence. L’exigence de nommer selon le mérite plutôt que la proximité. L’exigence de préférer la vérité au confort. L’exigence de bâtir, enfin, des institutions plus grandes que les hommes qui les occupent.
Alors, la prochaine fois qu’on voudra juger la Guinée à travers le seul visage de son président, souvenons-nous de l’essentiel : un grand État ne se reconnaît jamais à la grandeur de son chef seul. Il se reconnaît à la hauteur de ceux qu’il choisit pour le servir.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.