[dropcap]S[/dropcap]e plonger dans l’univers récent de la gestion de la chose publique, en Guinée, c’est baigner dans un océan de requins ou se côtoient des prédateurs issus des instances même de gouvernance. Dans un de ses récents discours à trompe l’œil, Alpha Condé a reconnu, implicitement, sa propre incompétence.
L’expérience en matière de gouvernance démontre que la tribalisation à outrance de l’État couplée avec l’incompétence des dirigeants, exacerbe l’inefficacité du service public. La question fondamentale, qui mérite d’être posée ici, est de savoir où était Alpha Condé ces dix dernières années. Il faisait ce qu’il a dans l’âme et qu’il fera pour le restant de sa vie ; la politique. L’incompétence de Alpha Condé à gérer les affaires de la nation résulte de son manque criard d’expérience professionnelle doublé de sa vision erronée de la qualité d’homme politique.
L’état de dysfonctionnement extrême des institutions de gouvernance greffé aux ratés des politiques publiques, dégradant dans leur sillage un écosystème économique structurellement précaire, prouve à suffisance que l’ambition d’Alpha Condé et son clan est de s’éterniser au pouvoir pour profiter des privilèges illégitimes du pouvoir. Point fondamental, la haine et le poison psychologique qu’ils déversent sur la société, couplés avec les actes répréhensifs d’un appareil d’État démissionnaire, ont fait de la Guinée un État délinquant.
Grâce aux investissements prédateurs et à l’arnaque de la dette, s’est profilé une petite oligarchie, attentive aux caprices de la haute hiérarchie exécutive. Sauf que cette nouvelle classe de citoyens, issus des rangs du pouvoir, ne contribue pas au développement du pays. Son apparition est le fruit d’un processus qui porte sur des rapports de prédation, dont la fraude massive, la corruption, les appels d’offre truqués, les entreprises fictives, les pots-de-vin, bref les réseaux politico-économiques mafieux sur fond de répression des valeurs.
En instaurant une société de plus en plus matérialiste, voire vicieuse, nos marchands d’illusions perpétuent les inégalités structurelles et leur revers, l’instabilité politique et sociale. La présence trop flagrante des intérêts mesquins des parties en jeu et le sentiment de dépendance à l’égard de l’aide internationale, suscitent des réflexes d’accaparement du pouvoir soutenus par des vautours qui restent aux aguets pour la succession. Assurément, dix années de ce système ne semblent pas assez pernicieuses pour déclencher le sursaut patriotique permettant d’inverser le rapport de forces entre le mal et le bien. En exerçant mon droit constitutionnel de libre expression, je m’inscris en faux contre tout comportement contraire à la morale politique et aux principes démocratiques, dont l’honneur et l’intégrité en sont le ciment.
Cela est d’autant plus pertinent que nous sommes entrés dans une ère nouvelle marquée par des modes d’organisation de la société qui commandent une plus grande attention au respect des valeurs universelles. Aujourd’hui, toutes les sociétés du monde sont en concurrence pour améliorer le bienêtre collectif dont la réalisation repose, en partie, sur l’État. Une société comme la nôtre, en quête de prospérité, doit anticiper ce que les autres ne peuvent pas et prendre les dispositions qui s’imposent pour assurer sa survie. Les gouvernements qui ne parviennent pas à s’adapter à cette nouvelle donne doivent débarrasser le plancher. Selon la Charte internationale des droits de l’homme, « Lorsque le gouvernement refuse de protéger la démocratie, de se soumettre à l’Etat de droit ou d’honorer la dignité humaine, il renonce à sa revendication de loyauté du peuple ».
Face aux défis de la gouvernance et à la désintégration de la société induite par un régime guinéen sans conscience, il appartient à tous les Guinéens (intellectuels, juristes, journalistes, partis politiques, société civile, associations socioprofessionnelles, citoyens ordinaires, enseignants, étudiants, etc.) de former un rempart autour de la Constitution et de travailler sur la transparence du système, de sorte que les abus soient sévèrement sanctionnés. Dans ce dessein, la société civile et les officiers supérieurs de conviction doivent corriger leurs penchants honteux en jouant leur rôle central de premier rempart contre le « massacre » de la démocratie. La vision d’une Guinée égalitaire ne saurait, en outre, être réalisable sans une mise à contribution non partisane des chefs religieux et des associations communautaires locales.
Enfin, et non des moindres, on pourrait regretter la connivence entre certains médias et le gouvernement dans le traitement de l’information. L’argument de la liberté de la presse s’aligne sur les principes centraux « d’utilité nationale » et de « droit à l’information ». Ces concepts sont liés à la notion de « responsabilité verticale », qui « désigne le moyen par lequel les citoyens, les médias, la société civile et d’autres organisations cherchent à imposer des normes de bonne performance aux gouvernants en leur demandant des comptes ». La presse doit notamment éviter de devenir les complices de l’autorité centrale au détriment d’une information objective et impartiale. En s’auto censurant, nos médias contribuent à enraciner les comportements défavorables à la construction d’une Guinée démocratique et égalitaire.
Bien qu’un peuple meurtri ne puisse pas se passer des émotions comme manifestation instinctive de sa propre souffrance, le pragmatisme et le sentiment d’évidente nécessité doivent prendre le pas sur les normes locales qui contribuent à la pérennisation des pouvoirs dictatoriaux. Autrement dit, « le sursaut national », dont il doit être question en Guinée, est celui qui va rendre le pouvoir au peuple et la Guinée aux Guinéens.
Face aux péripéties d’un système de gouvernance miséreux, il est légitime de soutenir que le courage et l’intelligence collectifs permettant de surmonter les rapports de servitude, desquels nous sommes assujettis depuis l’indépendance, font cruellement défaut à notre société. Ainsi, nous observerons que la tradition africaine authentique, porteuse d’enjeux éthiques, a perdu tout son sens en Guinée. On est passé à un modèle de société où les calculs et les rapports de servitude priment sur nos bonnes valeurs culturelles.
Cette vision matérialiste des relations humaines, où la monétisation à outrance des rapports sociaux prend le pas sur la sincérité, contribue à saper nos ambitions de développement. Toutefois, malgré les soubresauts et les contradictions de notre société, rien n’est perdu d’avance. Nous pouvons reprendre le contrôle de notre avenir car la misère qui sévit en Guinée n’est pas une fatalité. Elle est la conséquence de la déraison.
Pour ce faire, la notion de nation doit cesser d’être une construction idéologique dans notre pays mais plutôt une réalité. Naturellement, il n’y a pas de société sans différences. En revanche, une nation est une communauté éprise de justice, d’humanité, d’intégrité, de solidarité et de fraternité, avec des principes et des mœurs qui en constituent le ciment. Donc, sans valeurs il n’y a pas de société, et sans société il n’y a pas de nation. Si nous sommes une nation, rien ne doit nous empêcher d’exercer notre vraie souveraineté.
Thierno Aliou BAH

