« Le pouvoir qui ne se limite pas finit toujours par se confondre avec l’abus. » — Montesquieu. La décision récente du ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD) de dissoudre une quarantaine de partis politiques, dont l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) et le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), marque un tournant politique majeur. Au-delà de l’acte administratif, c’est un signal politique d’une rare clarté : le paysage partisan guinéen est en train d’être méthodiquement reconfiguré.
Dans toute démocratie, la régulation des partis politiques peut être légitime lorsqu’elle vise à garantir la transparence, la conformité aux lois et la vitalité institutionnelle. Mais lorsque cette régulation se transforme en élimination massive des principales forces politiques du pays, la question devient inévitable : s’agit-il d’assainir la vie politique ou de la remodeler pour installer un nouvel ordre partisan dominé par un seul centre de gravité ?
C’est dans ce contexte que la montée en puissance du mouvement GMD prend tout son sens. Depuis plusieurs mois, les signaux convergent : consolidation du pouvoir exécutif, reconduction massive de l’appareil gouvernemental existant, repositionnement d’anciens ministres dans les cercles présidentiels et, désormais, affaiblissement spectaculaire des formations politiques historiques. Tout semble indiquer que le véritable chantier politique du nouveau septennat n’est pas la transformation de l’État, mais la construction progressive d’un parti-État sous la bannière du GMD.
L’histoire de la Guinée devrait pourtant nous prémunir contre une telle tentation. Depuis l’indépendance, chaque expérience de parti-État a laissé derrière elle un héritage lourd : concentration du pouvoir, étouffement du pluralisme et fragilisation des institutions. Le Parti démocratique de Guinée (PDG) sous Sékou Touré avait fusionné l’État et le parti dans une logique de contrôle total.
Plus tard, le Parti de l’unité et du progrès (PUP) sous Lansana Conté avait installé un système de loyauté politique où l’accès aux ressources publiques dépendait de la proximité avec le pouvoir. Enfin, la dérive hégémonique du RPG sous Alpha Condé avait progressivement réduit l’espace politique à un affrontement asymétrique.
À chaque fois, le résultat fut le même : l’État s’est affaibli à mesure que le parti s’est renforcé. Un parti-État ne produit pas la stabilité qu’il promet. Il crée une stabilité apparente, souvent imposée par la domination institutionnelle et la marginalisation des adversaires. Mais cette stabilité est fragile, car elle repose moins sur l’adhésion citoyenne que sur le contrôle du système politique. Lorsque les institutions cessent d’être des arbitres et deviennent les instruments d’un parti dominant, la confiance publique s’érode et la frustration collective s’accumule.
Pour un pays comme la Guinée, dont la population est majoritairement jeune et confrontée à des défis socio-économiques considérables, cette dynamique est particulièrement dangereuse. Lorsque l’espace politique se ferme, la compétition démocratique disparaît et les frustrations sociales trouvent d’autres voies d’expression, souvent plus imprévisibles.
Les conséquences économiques d’un parti-État sont tout aussi préoccupantes. Dans un système où le pouvoir politique monopolise l’accès aux décisions et aux ressources, le clientélisme devient la norme. Les marchés publics se politisent, l’administration se transforme en instrument de fidélité partisane et la méritocratie recule. Les investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers, hésitent à s’engager durablement dans un environnement où les règles du jeu dépendent davantage de l’allégeance politique que de la transparence institutionnelle.
Or, la Guinée se trouve aujourd’hui à un moment stratégique de son histoire économique. Avec ses ressources minières parmi les plus importantes du monde et les perspectives ouvertes par les grands projets structurants, le pays pourrait devenir l’un des moteurs de croissance de l’Afrique de l’Ouest. Mais ces opportunités exigent un État crédible, prévisible et institutionnellement solide. Un parti-État, par nature, fragilise ces conditions.
Le paradoxe est saisissant : au moment où la Guinée dispose d’un potentiel économique historique, elle semble s’engager dans une architecture politique qui privilégie la consolidation du pouvoir plutôt que la construction d’institutions durables.
La véritable question n’est donc pas seulement celle de la dissolution des partis politiques. Elle est plus fondamentale : quel modèle d’État la Guinée veut-elle construire pour les décennies à venir ?
Un État confondu avec un parti politique, aussi puissant soit-il, finit toujours par se fragiliser lui-même. Les nations durables ne se construisent pas autour d’un mouvement, d’un leader ou d’un appareil partisan. Elles se bâtissent sur des institutions fortes, un pluralisme vivant et une compétition politique ouverte.
La Guinée n’a pas besoin d’un parti unique déguisé en majorité dominante. Elle a besoin d’un État impartial, capable d’arbitrer les intérêts, de protéger les libertés et de garantir à chaque citoyen que la République appartient à tous ; et non à un seul camp.
« Ceux qui refusent de tirer les leçons de l’histoire se condamnent à la revivre. » — George Santayana
A bon entendeur salut ! D’ici-là, merci de contribuer au débat.
Elhadj Aziz Bah
*Note de l’auteur : Acceptons la pluralité d’idées. Pas d’injures, et rien que d’arguments.

