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Guinée : pour un guichet unique de financement du secteur privé, le prochain chantier de la refondation

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Soutra

Les autorités guinéennes ont engagé depuis début 2026 une restructuration courageuse de l’appareil gouvernemental. Réduction du nombre de ministères, regroupement des départements par cohérence sectorielle, création de l’Agence Guinéenne de Développement : les signaux sont forts. Mais il reste un chantier majeur, encore intact : celui du financement du secteur privé.

Des réformes qui vont dans le bon sens

Il faut le reconnaître : la nouvelle architecture gouvernementale traduit une vision. Regrouper les départements de l’éducation sous un seul ministère, fédérer les agences de l’emploi et de l’entrepreneuriat au sein d’un même ensemble, c’est poser les bases d’une action publique cohérente. Fini les doublons, fini les structures qui se marchent sur les pieds.

La création de l’Agence Guinéenne de Développement (AGD) est particulièrement révélatrice de cette ambition. Inspirée du modèle rwandais, l’AGD rassemble des établissements publics longtemps dispersés — l’APIP pour l’investissement, l’AGUIPEX pour l’exportation, l’ONT et l’ONL pour la promotion de la destination Guinée — dans une chaîne de valeur unique. De l’investissement à l’exportation, en passant par le branding national : la logique est limpide.

C’est une volonté politique forte. Elle mérite d’être saluée et soutenue. Mais il faut aller plus loin.

Un écosystème où le financement reste le verrou principal

En Guinée, l’accès au financement n’est pas un obstacle parmi d’autres. C’est le verrou. Le secteur bancaire classique reste largement fermé aux PME et aux jeunes entrepreneurs. Les exigences de garantie sont disproportionnées. Les taux d’intérêt sont très élevés. La méfiance structurelle envers les petits porteurs de projets est une réalité que vivent quotidiennement des milliers d’entrepreneurs à travers le pays.

La microfinance, bien que plus proche du terrain, ne répond pas aux besoins de financement de croissance. Elle accompagne le démarrage, parfois le fonds de roulement, rarement le passage à l’échelle.

Dans ce contexte, les fonds publics de financement du secteur privé ne sont pas un luxe. Ils sont souvent le seul levier réaliste dont dispose un entrepreneur guinéen pour amorcer ou développer son activité. C’est précisément parce que ces fonds sont rares et précieux que leur gestion doit être exemplaire, coordonnée et équitable.

Plusieurs fonds, aucune coordination

Aujourd’hui, l’État guinéen dispose de plusieurs mécanismes publics de financement du secteur privé. Le FONIJ, rattaché au Ministère de la Jeunesse, cible l’insertion des jeunes. Le FODA, au Ministère de l’Agriculture, finance le développement agricole. Le FODIP, au Ministère du Commerce et de l’Industrie, appuie le secteur industriel. Il faut y ajouter les mécanismes ponctuels des partenaires internationaux dans le cadre de l’accompagnement de l’entrepreneuriat : PNUD, Enabel, Banque mondiale.

Chaque fonds a ses propres critères, ses propres procédures, ses propres cibles, ses propres formulaires. Aucune base de données commune. Aucune vision consolidée de l’investissement dans le secteur privé guinéen.

Individuellement, ces dispositifs produisent des résultats. Les équipes qui les animent méritent d’être félicitées. Mais sur un plan global, il est non seulement possible, mais indispensable de faire mieux.

Le coût de la dispersion : iniquité, opacité, déperdition

La dispersion des fonds publics de financement ne produit pas seulement de l’inefficacité. Elle produit de l’injustice.

En l’absence d’un fichier national unique des bénéficiaires, rien ne garantit aujourd’hui qu’un même porteur de projet ne capte pas, simultanément ou successivement, deux ou trois financements publics ou privés pour un objet identique ou similaire, auprès de fonds différents qui s’ignorent mutuellement. Pendant ce temps, des milliers d’entrepreneurs tout aussi méritants — souvent les plus éloignés de Conakry, les moins connectés, les moins informés — n’ont jamais accès à un seul franc de financement public.

Cette situation n’est la faute de personne en particulier. Elle est la conséquence mécanique d’un système fragmenté où chaque fonds fonctionne en silo, sans visibilité sur ce que font les autres. Mais ses effets sont dévastateurs : elle nourrit un sentiment d’injustice légitime chez ceux qui restent à la porte, elle alimente la défiance envers les institutions et elle compromet l’efficacité de chaque franc investi par l’État dans le secteur privé.

Par ailleurs, cette opacité dénature le comportement entrepreneurial lui-même. Plutôt que de se concentrer sur la construction de leur entreprise, certains porteurs de projets développent un réflexe de « chasse aux subventions », multipliant les demandes auprès de guichets différents sans que personne ne puisse vérifier la cohérence de l’ensemble. Ce n’est bon ni pour eux, ni pour l’écosystème, ni pour l’État.

L’entrepreneur guinéen mérite un interlocuteur unique

Imaginez un jeune entrepreneur de Kankan qui a un projet agro-industriel. Aujourd’hui, il doit d’abord identifier l’existence du FODA, du FODIP et du FONIJ. Puis comprendre lequel correspond à son profil. Puis se déplacer à Conakry pour chacun d’entre eux. Puis déposer des dossiers différents, avec des formulaires différents, à des guichets qui ne se parlent pas.

C’est un parcours du combattant. Et ce parcours pénalise systématiquement ceux qui en ont le plus besoin : les entrepreneurs ruraux, les porteurs de projets hors de Conakry, ceux qui n’ont ni l’information ni les réseaux pour naviguer dans ce labyrinthe administratif.

L’entrepreneur guinéen mérite mieux. Il mérite un interlocuteur unique.

La proposition : un guichet unique national de financement

La solution n’est pas de supprimer les fonds existants. Chacun a sa raison d’être, sa spécialité, son expertise sectorielle. La solution est de les coordonner à travers un guichet unique national de financement du secteur privé.

Le principe est simple : un entrepreneur se présente au guichet unique. Il est diagnostiqué — son profil, son secteur, sa maturité, ses besoins — puis orienté vers le fonds le plus adapté à sa situation. Un jeune porteur de projet sera orienté vers le FONIJ. Un agriculteur vers le FODA. Un industriel vers le FODIP.

Mais le guichet unique va plus loin. Pour les projets transversaux — et ils sont nombreux — il permet de combiner les financements. Un projet d’agro-industrie, par exemple, pourrait bénéficier d’un montage associant le FODA pour le volet agricole et le FODIP pour le volet transformation, dans un seul dossier, avec un seul interlocuteur. C’est la fin des silos. C’est le début d’une chaîne de valeur du financement.

Surtout, le guichet unique permet de croiser les données. Chaque bénéficiaire est enregistré dans une base nationale. Plus aucun risque qu’un même entrepreneur capte plusieurs financements publics ou privés non cohérents pour le même objet pendant que d’autres attendent. La traçabilité est assurée. L’équité est rétablie.

Ce que l’État y gagne

Pour l’État, les bénéfices sont considérables. Un guichet unique offre enfin un tableau de bord consolidé de l’investissement dans le secteur privé. Combien de fonds sont décaissés chaque année ? Vers quels secteurs ? Dans quelles régions ? Avec quels résultats ? Aujourd’hui, personne ne peut répondre à ces questions de manière consolidée. Avec un guichet unique, le Conseil des ministres disposerait d’un outil de pilotage sans précédent.

C’est aussi un signal fort pour les partenaires internationaux. La Banque mondiale, le PNUD, Enabel et les autres bailleurs veulent des interlocuteurs clairs, une traçabilité de l’aide et l’assurance que les ressources ne se dispersent pas. Un guichet unique de financement renforce la crédibilité de la Guinée comme partenaire sérieux et structuré.

Appel aux autorités : finir ce qui a été commencé

La restructuration du gouvernement et la création de l’AGD ont démontré que la Guinée sait regrouper des structures dispersées dans une chaîne de valeur cohérente. Il s’agit maintenant d’appliquer la même logique aux dispositifs publics de financement du secteur privé.

Ce n’est pas un projet coûteux. Ce n’est pas la création d’une structure supplémentaire. C’est une fonction de coordination, adossée à une base de données nationale des bénéficiaires, qui met fin à la dispersion et garantit l’équité.

C’est une question d’efficacité : chaque franc investi par l’État dans le secteur privé doit produire un impact maximal.

C’est une question d’équité : chaque entrepreneur guinéen, où qu’il se trouve sur le territoire national, doit avoir une chance juste d’accéder au financement public.

Et c’est une question de crédibilité : un État qui ne connaît pas la totalité de ses propres investissements dans le secteur privé ne peut pas piloter efficacement sa politique économique.

La Guinée a montré qu’elle pouvait réformer. Il s’agit désormais de compléter cette réforme là où elle est la plus urgente : dans le financement de ceux qui créent la richesse et l’emploi.

Alpha Mamoudou Danda Diallo

Expert en accompagnement des entreprises et structuration de l’écosystème entrepreneurial guinéen

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