Servir l’État, c’est d’abord accepter une vérité fondamentale : tu as remplacé quelqu’un, et, un jour, quelqu’un d’autre te remplacera. À mesure que l’on accède à des fonctions plus élevées, certaines réalités humaines se révèlent avec une acuité particulière.
D’abord, les anciennes amitiés refont surface. Elles reviennent souvent chargées d’attentes, d’espoirs parfois silencieux, parfois explicites. Certains y voient une opportunité, une porte de sortie, pensant, à tort ou à raison, que ta position peut transformer leur trajectoire. Cela n’a rien d’anormal : c’est aussi dans la proximité affective que naissent les attentes les plus fortes.
Ensuite, il y a ceux qui se réjouissent sincèrement pour toi. Ils partagent ta joie sans arrière-pensée, t’encouragent et élèvent des prières pour ta réussite. Ils sont rares, mais précieux. J’ai la chance d’en compter parmi les miens, et je m’efforce de les préserver avec soin.
Enfin, il y a le groupe le plus nombreux : celui de la comparaison. Ceux qui, consciemment ou non, mesurent ta réussite à l’aune de la leur. Ils s’interrogent : pourquoi toi et pas eux ? Ils t’adressent des félicitations en public, mais nourrissent parfois des jugements en privé.
Certains iront jusqu’à prédire ou attendre ta chute pour confirmer leurs propres doutes. C’est une épreuve silencieuse du pouvoir : apprendre à évoluer au milieu des regards mêlés d’admiration, d’envie et de scepticisme.
Ils diront : « On s’avait, il n’allait pas durer longtemps à ce poste, ce mec est très orgueilleux depuis son enfance. Il avait changé depuis qu’il a été nommé. »
Mais une autre réalité, plus intime, s’impose également : la fonction transforme les habitudes. Les horaires changent, les priorités se redéfinissent, les cercles se reconfigurent. Les appels se font plus rares, les visites plus difficiles, et les rituels d’hier s’effacent peu à peu.
C’est précisément à cet instant que l’essentiel doit être préservé : rester fidèle à soi-même et à ceux qui ont compté avant la fonction. Prendre le temps de rappeler, de répondre, de rencontrer, même brièvement. Car ce sont ces liens qui survivent aux titres.
Enfin, il ne faut jamais craindre l’après. Toute responsabilité est, par essence, temporaire. Anticiper la fin, envisager les scénarios les plus exigeants, ce n’est pas être pessimiste, c’est faire preuve de lucidité. C’est se préparer à demeurer digne, utile et stable, même lorsque les fonctions s’effacent.
Peut-être est-ce une forme de naïveté, mais je refuse que mes responsabilités altèrent profondément mon rapport aux autres. Je veux rester moi-même, fidèle à celui que j’étais hier, et constant dans celui que je suis aujourd’hui.
Servir, ce n’est pas seulement occuper un poste. C’est traverser le pouvoir sans se perdre, et savoir en sortir sans se renier.
Aly Souleymane Camara

