Lettre ouverte à Monsieur Ibrahima Sory II Tounkara, ministre de la justice et des droits de l’homme
Monsieur le Ministre,
Il est des morts qui imposent le silence. Et il est des morts qui imposent des questions. La mort de Mamadou Djouma Bah, 17 ans, candidat au baccalauréat 2026, appartient malheureusement à cette seconde catégorie.
Ce jeune homme n’est pas mort après avoir été condamné pour un crime de sang. Il n’était pas poursuivi pour terrorisme, pour meurtre ou pour un acte de violence. Il était un adolescent accusé de fraude présumée à un examen scolaire. Il a été condamné à une peine d’un mois de prison ferme et incarcéré à la prison civile de Kindia. Quelques jours plus tard, il n’était plus de ce monde.
Entre ces deux réalités une condamnation, une incarcération et une mort se trouve une série de questions auxquelles la République doit répondre. Et ces questions ne disparaîtront pas derrière des condoléances.
Monsieur le Ministre, votre visite à la famille de Mamadou Djouma Bah, le 24 juillet, ainsi que la transmission des condoléances du Président de la République et du Chef du Gouvernement, relèvent du devoir humain et institutionnel. Nous ne pouvons que respecter ce geste auprès d’une famille frappée par une tragédie aussi douloureuse.
Mais permettez-moi de vous le dire avec le respect dû à votre fonction : la compassion de l’État ne peut pas se substituer à la responsabilité de l’État.
Une famille qui vient de perdre un enfant n’a pas seulement besoin de condoléances. Elle a besoin de vérité. La Guinée a besoin de vérité. Et la justice guinéenne doit accepter d’être interrogée.
Pourquoi un mineur de 17 ans a-t-il été envoyé en prison pour une fraude présumée à un examen scolaire ? Voilà la première question. Une question simple. Une question fondamentale. Une question que personne ne devrait avoir peur de poser.
Lutter contre la fraude aux examens est évidemment nécessaire. L’intégrité du système éducatif doit être protégée. Mais la justice doit également savoir mesurer la gravité des faits et adapter la sanction à la situation de la personne poursuivie.
La prison était-elle réellement la seule réponse possible ? Était-il indispensable d’enfermer un adolescent de 17 ans ? La sanction était-elle proportionnée ? La justice des mineurs a-t-elle été pleinement prise en compte ? Et surtout : dans cette affaire, avons-nous appliqué la justice ou avons-nous simplement appliqué la sanction ? Car la justice n’est pas la mécanique froide de l’application d’une peine. La justice est aussi le discernement, la proportionnalité, la protection des personnes vulnérables et la responsabilité de l’État face aux conséquences de ses décisions.
Dans plusieurs systèmes juridiques, la fraude scolaire est traitée principalement par des sanctions académiques et disciplinaires : annulation de l’épreuve, exclusion temporaire ou interdiction de se représenter à certains examens. Cela ne signifie pas que la fraude doit être tolérée. Cela signifie simplement que toute faute n’appelle pas nécessairement la prison.
Il appartient désormais à la Guinée de s’interroger sérieusement sur son propre dispositif. Car lorsqu’un jeune de 17 ans est incarcéré pour une affaire liée à un examen scolaire, la question de la proportionnalité n’est plus théorique. Elle devient une question de conscience nationale. Mais il existe une deuxième question, encore plus grave.
L’état de santé de Mamadou Djouma Bah a-t-il été pris en considération avant son incarcération ? Selon les informations rapportées, le jeune homme souffrait de drépanocytose SS, une maladie grave nécessitant une prise en charge médicale adaptée. La famille connaissait-elle cette maladie ? Oui. Les autorités judiciaires en avaient-elles connaissance ? Il appartient désormais à l’enquête de l’établir.
L’administration pénitentiaire en avait-elle été informée ? Un examen médical a-t-il été réalisé avant son placement en détention ? Un médecin a-t-il évalué sa capacité à supporter les conditions de détention ? Un suivi médical régulier a-t-il été assuré ? Les médicaments et les soins nécessaires étaient-ils disponibles ? Lorsque son état s’est dégradé, les autorités compétentes ont-elles réagi immédiatement ?
Ce sont ces questions qui doivent aujourd’hui recevoir des réponses. Et aucune communication institutionnelle ne devrait chercher à les contourner. Le ministère de l’Éducation a tenu à préciser que Mamadou Djouma Bah était décédé à l’hôpital et non en détention. Très bien.
Mais cette précision, aussi exacte soit-elle, ne répond pas à la question essentielle.
Un détenu ne cesse pas d’être sous la responsabilité de l’État simplement parce qu’il meurt à l’hôpital plutôt que dans une cellule. La véritable question n’est donc pas uniquement : « Où est-il mort ? » La véritable question est : dans quelles conditions a-t-il été détenu, soigné et transféré à l’hôpital ? Voilà ce que les citoyens veulent savoir. Voilà ce que la famille est en droit de savoir. Voilà ce que la justice doit établir.
Monsieur le Ministre, vous êtes le gardien institutionnel de la justice et des droits de l’Homme. C’est précisément pour cette raison que votre responsabilité ne peut s’arrêter à la porte de la famille endeuillée. Votre responsabilité commence maintenant.
Vous devez garantir une enquête indépendante, transparente et crédible sur l’ensemble de la chaîne des événements : l’arrestation, la procédure judiciaire, la condamnation, l’incarcération, l’évaluation médicale, la prise en charge sanitaire, l’aggravation de l’état de santé et le transfert à l’hôpital.
Chaque étape doit être examinée. Chaque décision doit pouvoir être expliquée. Chaque éventuel manquement doit être identifié. Et si des responsabilités sont établies, elles doivent être assumées. Car la République ne peut pas demander à ses citoyens de respecter la justice tout en refusant de rendre des comptes sur le fonctionnement de ses propres institutions.
Le fait que le parquet de Kindia ait fait appel du jugement initial et que les autres prévenus aient été transférés à Conakry pour un nouveau procès ajoute une dimension supplémentaire à cette affaire. Cela signifie que le dossier judiciaire lui-même n’est pas définitivement clos. Il appartient donc à la justice de faire preuve d’une transparence maximale.
La Guinée ne peut pas donner le sentiment qu’une décision judiciaire est prise, exécutée, puis remise en question seulement après qu’un drame humain est survenu. La justice ne doit pas attendre qu’une tragédie éclate pour se demander si elle a été proportionnée.
Monsieur le Ministre, cette affaire pose également une question plus profonde : quel est le sens de la justice des mineurs dans notre pays ? Un jeune de 17 ans est-il considéré comme un enfant à protéger ou comme un adulte à punir ? Lorsqu’un mineur commet une faute, notre première réponse doit-elle être l’enfermement ? Notre système pénitentiaire est-il réellement équipé pour prendre en charge des mineurs malades ? Nos prisons disposent-elles des moyens médicaux nécessaires pour accueillir des personnes atteintes de pathologies chroniques graves ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi continuons-nous à y placer des personnes dont l’état de santé exige une prise en charge particulière ?
Ces questions ne concernent pas uniquement Mamadou Djouma Bah. Elles concernent tous les enfants de Guinée. Elles concernent tous les parents. Elles concernent tous ceux qui, demain, pourraient voir leur enfant confronté à la justice.
C’est pourquoi, cette tragédie doit provoquer plus qu’une émotion passagère. Elle doit provoquer une réforme. Nous demandons donc au Gouvernement de revoir le cadre légal applicable à la fraude aux examens afin de garantir des sanctions proportionnées et adaptées, particulièrement lorsqu’il s’agit de mineurs.
Nous demandons la mise en place d’un protocole médical obligatoire pour toute personne placée en détention, avec un examen médical préalable, un suivi adapté aux pathologies connues et un mécanisme d’évacuation médicale d’urgence.
Nous demandons une enquête indépendante et transparente sur les circonstances exactes de la mort de Mamadou Djouma Bah. Nous demandons que les résultats de cette enquête soient communiqués publiquement.
Nous demandons que toute responsabilité éventuelle soit établie sans protection corporatiste, sans pression politique et sans tentative de dilution des responsabilités. Et nous demandons que cette affaire soit l’occasion d’une réflexion nationale sur la justice des mineurs et les conditions de détention en Guinée.
Monsieur le Ministre,
La République ne peut pas simplement dire : « Nous présentons nos condoléances ». Elle doit aussi être capable de dire : « Nous allons chercher la vérité », «Nous allons établir les responsabilités », « Nous allons corriger ce qui doit l’être », « Nous allons faire en sorte que cela ne se reproduise plus ». Voilà ce que signifie réellement « le côté humain de la justice ».
Le côté humain de la justice ne commence pas seulement lorsque le ministre arrive dans une famille endeuillée. Il commence bien avant. Il commence lorsqu’un jeune est arrêté. Il continue lorsqu’un juge prononce une décision. Il se poursuit lorsqu’un détenu franchit la porte d’une prison. Et il devient une obligation absolue lorsque cet être humain est malade et placé sous la responsabilité de l’État.
C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, votre visite à la famille de Mamadou Djouma Bah doit être considérée non comme la conclusion de cette affaire, mais comme le commencement d’une exigence nationale de vérité. Car derrière ce jeune homme de 17 ans, il y a une famille brisée.
Derrière cette famille, il y a une société qui s’interroge. Et derrière cette société, il y a une République qui doit démontrer qu’elle est capable de protéger ses enfants, de rendre une justice proportionnée et, surtout, d’assumer ses responsabilités lorsque ses institutions sont mises en cause.
Mamadou Djouma Bah ne doit pas devenir un simple nom dans les archives d’un fait divers. Sa mort doit nous obliger à regarder notre justice en face. À regarder nos prisons en face. À regarder notre système de protection des mineurs en face. Et à nous poser cette question essentielle : Si la justice est rendue au nom du peuple, qui rend justice lorsque le peuple demande des comptes à la justice ?
Monsieur le Ministre,
L’heure n’est plus seulement aux condoléances. L’heure est à la vérité. L’heure est à la responsabilité. L’heure est à la réforme. Et si cette tragédie doit avoir un sens pour notre pays, alors que ce soit celui-ci : plus jamais un enfant ne doit être traité comme un simple dossier judiciaire, et plus jamais la mort d’un jeune placé sous la responsabilité de l’État ne doit être entourée de zones d’ombre.
La vérité n’a pas de passeport diplomatique.
Abdoul Karim Diallo

