M. le Premier ministre, le peuple n’a pas besoin de leçons ; il a besoin d’un État qui rende des comptes
Bah Oury demande aux Guinéens davantage d’efforts, de résilience et de sacrifices. Le mot revient, presque comme un refrain. Il faudrait travailler davantage, accepter de suer, changer nos habitudes, patienter encore. Soit. Mais lorsqu’un pouvoir demande des sacrifices, la première question n’est pas de savoir si le peuple est prêt à les consentir. Elle est de savoir ce que le pouvoir, lui, est prêt à sacrifier.
C’est là que le discours du Premier ministre devient gênant. Dire aux Guinéens qu’ils doivent aimer le travail, c’est méconnaître la réalité de ce pays. Des millions de personnes travaillent déjà, souvent du matin au soir, dans l’informel, dans les marchés, dans les champs, sur les chantiers, dans les transports. Des jeunes diplômés cherchent un emploi pendant des années. Des familles bricolent leur quotidien avec des revenus qui ne suivent ni le coût de la vie ni leurs besoins. Ce peuple n’a pas découvert hier la valeur de l’effort.
Le problème de la Guinée n’est donc pas simplement que les Guinéens ne travailleraient pas assez. C’est beaucoup plus profond. Quel travail leur offre-t-on ? Avec quelles compétences ? Avec quels moyens ? Avec quelles infrastructures ? Avec quel accès au financement ? Et surtout, dans quelles conditions cet effort peut-il réellement produire de la richesse ?
Prenons l’agriculture. Bah Oury regarde les campagnes et constate qu’il n’y a pas assez d’activité. Très bien. Mais il faut aller au bout du raisonnement. Pourquoi un jeune devrait-il rester dans un village s’il n’a ni matériel agricole, ni crédit accessible, ni routes fiables, ni débouchés sûrs, ni possibilité de transformer et de vendre correctement sa production ? On ne ramène pas les jeunes vers la terre en leur expliquant simplement qu’ils doivent travailler davantage. On leur donne une raison économique d’y rester.
Même chose pour Simandou. Le Premier ministre s’interroge sur la faible présence supposée des Guinéens sur certains sites. La question mérite d’être posée. Mais elle ne peut pas être retournée contre les travailleurs comme s’ils refusaient le travail. Avant de demander pourquoi les Guinéens ne sont pas suffisamment nombreux sur ces chantiers, il faut demander combien ont été formés pour occuper les emplois disponibles, comment les recrutements sont effectués, quelles compétences sont réellement recherchées et quelles politiques publiques ont été mises en place pour préparer la main-d’œuvre nationale.
Un pays ne devient pas compétitif parce que son gouvernement dit à sa population de « suer ». Il le devient lorsqu’il forme sa jeunesse, équipe ses producteurs, sécurise ses investisseurs, développe ses infrastructures et crée un environnement dans lequel le travail paie.
Et puis il y a le contexte que le discours de Bah Oury passe soigneusement sous silence.
Nous sommes dans une Transition qui devait être temporaire et qui s’est transformée en exercice prolongé du pouvoir. Depuis septembre 2021, la promesse de refondation s’est accompagnée d’un rétrécissement préoccupant de l’espace public. Des médias ont été suspendus ou fermés. Des manifestations ont été interdites ou durement réprimées. Des voix critiques ont été réduites au silence, contraintes à l’exil ou empêchées de s’exprimer normalement.
Dans ces conditions, parler sans cesse de résilience au peuple devient une facilité politique. La résilience ne doit pas servir de mot de passe pour demander aux citoyens de supporter indéfiniment ce que les dirigeants refusent eux-mêmes de justifier.
La Guinée n’a pas besoin d’un peuple plus docile. Elle a besoin d’institutions plus solides.
Bah Oury parle déjà des dix prochaines années et promet une Guinée économiquement forte, prospère, alignée sur les Objectifs de développement durable. Pourquoi pas ? Mais un pays ne se construit pas seulement avec des projections économiques. Il se construit aussi avec des règles. Avec des élections. Avec des libertés. Avec une justice qui n’a pas à regarder le pouvoir avant de rendre une décision. Avec une presse qui peut enquêter sans craindre la fermeture. Avec des citoyens qui peuvent critiquer leurs dirigeants sans avoir à mesurer chaque mot. C’est cela aussi, la prospérité.
Le pouvoir demande au peuple de changer ses habitudes. Il ferait bien de commencer par changer les siennes : moins de communication, plus de résultats ; moins de leçons données aux citoyens, plus de comptes rendus ; moins de promesses sur le long terme, davantage de garanties sur les droits et les libertés aujourd’hui.
Les Guinéens n’ont jamais refusé l’effort. Ils demandent simplement que leur effort ne serve pas éternellement à compenser les faiblesses de ceux qui gouvernent.
Le peuple n’a pas besoin qu’on lui apprenne à travailler. Il attend qu’on lui construise un pays dans lequel son travail lui permette enfin de vivre dignement.
La vérité, elle, ne demande ni autorisation ni délai de Transition.
Abdoul Karim Diallo
« Quand le tambour change de rythme, le danseur doit aussi regarder qui tient les baguettes. »

