Excision : au nom de la tradition, combien de femmes devons-nous encore sacrifier ? (Par Dr Karamo Kaba)
Quand on parle d’excision, vous invoquez la tradition, sous prétexte que vos ancêtres la pratiquaient. Mais ne savez-vous pas que certains de nos ancêtres adoraient également les cailloux, les grottes, les mares et bien d’autres choses ?
Pourquoi ne reproduisez-vous pas aujourd’hui toutes leurs pratiques au nom de la tradition ? Puisque vous aimez tant invoquer vos ancêtres, commencez donc par adorer les grottes, comme certains d’entre eux le faisaient, non ?
La tradition ne doit jamais servir de prétexte pour maintenir une pratique qui porte atteinte à l’intégrité physique et psychologique des femmes et des filles.
L’excision est une pratique néfaste qui n’apporte aucun bénéfice médical démontré et qui peut entraîner de graves conséquences physiques, psychologiques et sexuelles.
Si nous avons su abandonner certaines pratiques anciennes parce qu’elles ne correspondent plus à nos valeurs, à nos connaissances et à notre conception actuelle de la dignité humaine, nous devons également avoir le courage de remettre en question celles qui nuisent aux femmes et aux filles, même lorsqu’elles sont présentées comme des traditions.
Toutes les traditions ne méritent pas d’être conservées simplement parce qu’elles sont anciennes. Une tradition doit aussi pouvoir être questionnée lorsqu’elle porte atteinte à la dignité, à la santé et à l’intégrité humaine.
Un témoignage glaçant que je n’oublierai jamais
Je vous le raconte.
Lorsque j’ai ouvert mon cabinet médical en ligne en 2021, « Assistance Médicale Mobile Guinée », j’ai mis en place une stratégie permettant de soigner, de soulager et de conseiller gratuitement mes concitoyens à distance.
Au fil du temps, plus de 1 000 personnes ont bénéficié gratuitement de nos services. Un jour, j’ai reçu l’appel d’une dame qui vivait dans une sous-préfecture de Mandiana. Elle m’a demandé :
— « C’est bien le Dr Kaba ? »
Je lui ai répondu par l’affirmative.
Lorsqu’elle a commencé à me raconter son problème, elle a fondu en larmes. Je lui ai demandé de m’expliquer sa situation dans un message vocal sur WhatsApp. Lorsque j’ai écouté son témoignage, j’ai moi aussi fondu en larmes.
Elle était mariée depuis plus de six ans et avait quatre enfants : trois filles et un garçon. Pourtant, malgré toutes ces années de mariage, elle me disait n’avoir jamais connu réellement le plaisir sexuel ni l’orgasme. Chaque rapport avec son mari était pour elle davantage une source de stress que de plaisir.
Elle avait finalement consulté une gynécologue, qui lui avait expliqué que ses difficultés pouvaient être liées aux séquelles de l’excision qu’elle avait subie. Dans son cas, l’excision avait été particulièrement mutilante, avec une atteinte importante du clitoris.
Cette femme avait fini par se convaincre qu’elle était condamnée à vivre ainsi : être une épouse, mettre au monde des enfants, mais ne jamais connaître le plaisir sexuel.
J’ai fait de mon mieux pour l’accompagner, la conseiller et l’orienter dans cette épreuve particulièrement douloureuse.
En réalité, j’ai reçu de nombreuses femmes en ligne qui se plaignaient des conséquences de cette pratique. Elles étaient nombreuses à parler de douleurs, de difficultés sexuelles, de traumatismes et d’autres problèmes liés à l’excision.
À chaque fois, j’ai essayé de faire de mon mieux en matière d’écoute, de conseils et d’orientation vers des professionnels de santé. C’est pourquoi, lorsque j’entends certains hommes affirmer que l’excision est une « bonne chose », je me demande s’ils mesurent réellement ce que certaines femmes vivent.
Comment peut-on défendre une pratique dont les conséquences sont supportées presque exclusivement par celles qui la subissent ?
Il faut parfois être dans une salle d’accouchement pour comprendre certaines réalités. Certaines femmes ayant subi des mutilations génitales peuvent connaître des complications graves lors de l’accouchement. Dans les cas les plus graves, ces complications peuvent contribuer à mettre leur vie en danger.
Derrière chaque complication, il y a une femme. Derrière chaque femme, il y a une histoire, une famille, des enfants et une vie qui mérite d’être protégée.
Il faut aussi que certains hommes comprennent une réalité qu’ils ne voient pas toujours. Imaginez un homme assis au « grain » ou dans un café, discutant des actualités politiques, et qui reçoit soudainement un appel lui annonçant :
« Ta femme vient d’accoucher. »
Il ne connaît rien des difficultés qu’une femme peut rencontrer pendant la grossesse, l’accouchement et après celui-ci. Il lui sera difficile de mesurer certaines complications.
Nous devons sortir du discours qui banalise la souffrance des femmes.
L’excision n’est pas une simple question de tradition. C’est une question de santé publique, de dignité humaine, d’intégrité physique et de droits des femmes et des filles.
Nos ancêtres nous ont laissé des traditions, mais ils nous ont aussi laissé une responsabilité : celle de réfléchir, d’apprendre et de transmettre ce qui mérite de l’être (la faculté de discernement).
Respecter nos ancêtres ne signifie pas reproduire aveuglément tout ce qu’ils faisaient. Une société avance lorsqu’elle sait préserver ses valeurs positives tout en abandonnant les pratiques qui causent du tort.
La tradition mérite le respect. Mais la dignité humaine mérite encore davantage d’être protégée.
En tout cas, aucune de mes filles ne sera victime de cette abomination au nom de la tradition.
Dr Karamo Kaba
Pharmacien – Spécialiste en Gestion des Services de Santé. MBA in Pharma Biotech Business Management. DIU en Rétrovirologie – Certifié en IE-Elevify.

