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Au-delà de la route guinéenne : Freetown et Conakry doivent affronter ensemble la traite des êtres humains à travers nos frontières (Par Thierno Mohamadou Diallo)

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Soutra

Fermer la frontière ne suffira jamais à arrêter les trafiquants d’êtres humains. Alors que les tensions migratoires s’accroissent entre Freetown et Conakry autour des filières d’emploi vers le Golfe et de l’exploitation des enfants, l’enseignant-chercheur Thierno Mohamadou Diallo rappelle que le véritable ennemi n’est pas le voisin, mais le réseau de traite. Il donne les clés d’un pacte conjoint entre les deux nations pour sortir de la surenchère nationaliste et protéger les plus vulnérables. Bonne lecture !

« Lorsque le désespoir pousse à migrer, que la faiblesse des institutions crée l’occasion et que les trafiquants tracent la route, fermer la frontière ne suffira jamais à résoudre le problème. »

La suspension temporaire, par la Sierra Leone, des activités de recrutement à l’étranger liées à l’itinéraire passant par la Guinée ne saurait être considérée comme une simple mesure administrative restreignant les déplacements. Elle ne devrait pas davantage dégénérer en différend diplomatique entre deux pays voisins que lient la géographie, le commerce, la culture et les liens de parenté. La situation appelle une réflexion bien plus profonde.

Cette controverse met en lumière trois défis étroitement liés : la détresse économique, l’insuffisance de la régulation des migrations de travail et la menace persistante de la traite des êtres humains — y compris l’exploitation des enfants.

Le 11 septembre 2026, le ministère de l’Emploi, du Travail et de la Sécurité sociale a suspendu, dans l’attente d’une enquête, les opérations de recrutement à l’étranger empruntant l’itinéraire guinéen, sur fond de préoccupations exprimées par les autorités guinéennes au sujet de ressortissants sierra-léonais transitant par la Guinée pour se rendre à l’étranger à des fins d’emploi, notamment dans des pays arabes.

La question immédiate pourrait être : pourquoi la Guinée entrave-t-elle le déplacement de voyageurs sierra-léonais ? Mais une interrogation plus fondamentale s’impose : que se passe-t-il le long de ce corridor pour susciter de telles préoccupations ?

Suivre la route et remonter jusqu’aux recruteurs

Les Sierra-Léonais ont pleinement le droit de rechercher un emploi légal à l’étranger. Les pressions économiques qui alimentent la migration sont indéniables. Selon des données de la Banque mondiale et de l’OIT, environ 30,8 % des jeunes Sierra-Léonais n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation en 2025, alors que le pays doit créer chaque année des dizaines de milliers de nouveaux emplois.

Lorsque les possibilités d’emploi décent sont rares, les promesses de travail en Arabie saoudite, à Oman, au Koweït, aux Émirats arabes unis et ailleurs deviennent naturellement attrayantes. Mais le désespoir ouvre également un espace à des intermédiaires sans scrupules qui évoluent dans la zone grise séparant le recrutement légal, la migration irrégulière et la traite des êtres humains.

Si des Sierra-Léonais sont recrutés dans leur pays, acheminés par voie terrestre au-delà de la frontière, puis embarqués à Conakry vers des destinations étrangères, les autorités doivent en établir les raisons.

Conakry constitue-t-elle simplement un point de départ plus pratique, ou certains recruteurs cherchent-ils à contourner les mécanismes sierra-léonais de contrôle des migrations de travail ? Qui recrute ces voyageurs ? Qui achète leurs billets ? Qui vérifie leurs contrats et leurs employeurs ? Quels frais leur sont imposés ? Et qui assume la responsabilité lorsque la promesse d’un emploi se transforme en exploitation ? Telles sont les questions auxquelles l’enquête doit répondre.

Mais qu’en est-il de nos enfants ?

Une question encore plus préoccupante se pose. Pourquoi la traite des êtres humains ne semble-t-elle acquérir un caractère d’urgence accru que lorsque des adultes à la recherche d’un emploi à l’étranger attirent l’attention à l’aéroport de Conakry ?

Les évaluations internationales alertent depuis longtemps sur la vulnérabilité des enfants sierra-léonais. Le rapport américain de 2025 sur la traite des personnes décrit expressément des enfants sierra-léonais envoyés en Guinée dans le cadre des arrangements traditionnels dits « menpikin » et relève les risques associés aux migrations informelles et aux pratiques de recrutement trompeuses.

Le placement traditionnel d’un enfant auprès de proches ne constitue pas, en soi, une forme de traite. En Sierra Leone comme en Guinée, des enfants vivent depuis longtemps au sein de familles élargies afin d’accéder à l’éducation ou à de meilleures perspectives. Mais l’informalité de ces arrangements peut être détournée à des fins d’exploitation.

Un enfant peut quitter son foyer sous prétexte d’aller à l’école et se retrouver, en réalité, employé comme domestique non rémunéré — chargé de cuisiner, de nettoyer et de s’occuper des enfants d’une autre famille, au prix de sa propre scolarité.

À partir de quel moment le placement familial devient-il exploitation ? Combien d’enfants franchissent nos frontières dans le cadre d’arrangements qui, par la suite, ne font l’objet d’aucun suivi ? Si les autorités connaissent depuis longtemps ces vulnérabilités, pourquoi l’urgence n’a-t-elle pas été à la hauteur du risque ?

La même évaluation de 2025 fait état de seulement 13 enquêtes pour traite menées par les autorités sierra-léonaises durant la période considérée. Ce chiffre ne permet nullement de conclure à l’indifférence ou à la complicité des autorités, mais il soulève légitimement des interrogations quant aux capacités de détection et d’enquête, aux poursuites judiciaires et au degré de priorité politique accordé à cette question.

L’expérience du Golfe aurait dû nous servir d’avertissement

Nous savons déjà à quelles conséquences peut conduire une migration de travail insuffisamment encadrée.

Le rapport américain de 2024 sur la traite des personnes cite une étude portant sur près de 500 travailleuses domestiques sierra-léonaises à Oman : 99 % des personnes interrogées auraient été considérées comme victimes de travail forcé, tandis qu’environ un tiers auraient déclaré avoir subi des violences sexuelles.

De tels constats devraient modifier en profondeur notre compréhension de ce que recouvre l’expression « emploi à l’étranger ».

La responsabilité de l’État ne saurait s’arrêter à la délivrance d’un passeport, d’un visa et d’un billet d’avion. Avant tout départ, les autorités devraient connaître l’identité du recruteur et de l’employeur, les termes du contrat, le salaire et la destination, tout en mettant en place des mécanismes d’intervention lorsque l’emploi promis se transforme en servitude.

La Guinée a des préoccupations légitimes et des responsabilités

La Guinée ne devrait pas être automatiquement présentée comme la partie fautive. Si des milliers de Guinéens entraient en Sierra Leone et utilisaient systématiquement l’aéroport de Lungi comme point de départ pour une migration de travail à l’étranger, les autorités sierra-léonaises seraient fondées à demander qui organise ces déplacements et si des réseaux de traite y sont impliqués. La Guinée dispose du même droit souverain.

Mais la Guinée assume également des responsabilités.

Les enfants ou adultes sierra-léonais découverts en situation d’exploitation en Guinée ne devraient pas être simplement traités comme des contrevenants aux règles migratoires. Les personnes susceptibles d’être victimes de traite doivent bénéficier d’une protection, d’une enquête appropriée et, le cas échéant, d’un rapatriement sûr et digne.

Les réseaux de traite opérant de part et d’autre de la frontière exigent un partage du renseignement et des poursuites judiciaires dans les deux pays. Il s’agit d’un problème commun de sécurité humaine.

Ne transformons pas cette situation en une nouvelle crise bilatérale

Cette controverse intervient à un moment sensible des relations entre la Sierra Leone et la Guinée, marqué par des contentieux frontaliers historiques qui demeurent délicats, notamment celui de Yenga. La retenue politique est donc indispensable. Freetown devrait enquêter avant de mettre en cause la Guinée. Conakry devrait faire respecter ses lois sans porter atteinte à la dignité des voyageurs sierra-léonais en situation régulière.

Aucun des deux pays n’a intérêt à transformer les enjeux de traite et de gouvernance migratoire en confrontation nationaliste.

Fermer la route ne fermera pas le problème

La suspension peut se justifier comme mesure d’urgence, mais l’interdiction ne saurait tenir lieu de politique migratoire. Tant que la détresse économique persistera, la fermeture de l’itinéraire guinéen risque simplement de déplacer les mouvements irréguliers vers d’autres voies. La réponse durable n’est pas d’empêcher la migration, mais de la rendre sûre, légale et responsable.

La Sierra Leone a besoin d’un système transparent de placement à l’étranger permettant de vérifier les recruteurs, les employeurs étrangers, les contrats, les destinations et les travailleurs au départ. Les agences qui contournent délibérément ces garanties devraient perdre leur agrément ; lorsque des faits de traite sont établis, des poursuites doivent être engagées.

L’action répressive doit également viser le réseau plutôt que ses seules victimes : Qui recrute ? Qui collecte l’argent ? Qui organise le transport et les documents ? Qui accueille les voyageurs de l’autre côté de la frontière ? Qui les met en relation avec les employeurs étrangers ? Qui en tire profit ? Et existe-t-il, au sein des institutions publiques, des personnes qui facilitent ces réseaux — ou qui choisissent sciemment de fermer les yeux ? Ces questions exigent une enquête rigoureuse, non des spéculations.

Freetown et Conakry doivent agir ensemble

Les deux gouvernements devraient désormais établir un Pacte conjoint Sierra Leone–Guinée sur la migration et la lutte contre la traite, associant les services d’immigration, la police, les autorités du travail, les structures de protection de l’enfance et les services diplomatiques afin de vérifier les recruteurs, échanger des renseignements, poursuivre les trafiquants et protéger les victimes.

Plus urgent encore, les deux pays ont besoin d’un protocole transfrontalier de protection de l’enfance. Lorsque des préoccupations raisonnables de protection se présentent, les autorités devraient vérifier l’identité de la personne accompagnant l’enfant, la nature de leur lien, le consentement des parents ou du tuteur, la destination ainsi que le motif du voyage.

Une telle mesure n’entraverait pas les déplacements familiaux légitimes. Elle rendrait, en revanche, l’exploitation considérablement plus difficile.

L’ennemi n’est pas de l’autre côté de la frontière

La jeune femme à qui l’on promet un emploi à l’étranger n’est pas l’ennemie. Le jeune diplômé sans emploi qui cherche une opportunité n’est pas l’ennemi. Le parent démuni, trompé par la promesse que quelqu’un prendra en charge l’éducation de son enfant, n’est pas l’ennemi. Et la Guinée n’est pas l’ennemie. Le véritable ennemi, c’est le trafiquant.

Freetown et Conakry devraient donc résister à la tentation de se retourner l’une contre l’autre et unir plutôt leurs efforts contre ceux qui tirent profit de la vulnérabilité humaine.

Car lorsqu’une Sierra-Léonaise se retrouve prisonnière d’une situation de servitude domestique à l’étranger, ou lorsqu’un enfant franchit la frontière guinéenne sous couvert d’une recherche d’opportunités avant de disparaître dans l’exploitation, il importe peu de savoir de quel côté de la frontière la défaillance institutionnelle s’est produite.

Au nom de notre humanité commune, la question adressée aux deux gouvernements est simple : si nous savons que ces vulnérabilités existent, que faisons-nous — ensemble — pour y mettre fin ?

Thierno Mohamadou Diallo est enseignant-chercheur en Relations internationales et en Anglais avancé au Département d’anglais de la Faculté des Sciences du Langage de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia–Conakry, en République de Guinée. Ses travaux et centres d’intérêt portent notamment sur la gouvernance, le développement, l’économie politique, l’éducation ainsi que les affaires africaines et internationales. Il est actuellement doctorant au Fourah Bay College de l’Université de Sierra Leone.

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