Routes, usines, mines et autres : un ouvrage livré n’est pas un ouvrage réussi ; il l’est quand il dure, sert et se finance. Un ruban coupé n’est pas un bilan. Une inauguration mesure l’ambition d’un jour, jamais la valeur d’un ouvrage. Or, la Guinée entre dans une période où ses choix d’investissement engageront plusieurs générations.
Le pays dispose d’atouts que bien des nations lui envient : bauxite, fer, or, eau, terres fertiles. Les chantiers se multiplient : routes, ports, barrages, zones industrielles, projets miniers de dimension mondiale comme Simandou. Cette dynamique est une chance. Mais la chance n’est pas une stratégie, et la question qui compte n’est pas « combien construit-on ? », c’est « que restera-t-il debout, utile et financé dans vingt ans ? ».
Car les contradictions sont connues de tous. Des routes se dégradent avant d’avoir amorti leur coût. Des usines sont conçues sans garantie d’approvisionnement en énergie. Des minerais quittent le territoire sans que l’économie nationale en retire tout ce qu’elle pourrait légitimement en attendre. Le potentiel agricole est célébré, mais sans pistes rurales, sans stockage ni conservation, une part des récoltes se perd avant d’atteindre le marché.
Ces exemples disent une même chose : un ouvrage livré n’est pas un ouvrage réussi. C’est un engagement de dépenses futures. Une infrastructure sans budget d’entretien est une dette différée que les finances publiques paieront tôt ou tard, avec intérêts. Une exploitation minière qui ne crée ni compétences ni activité locale laisse derrière elle des sols entamés et des attentes déçues. Une industrialisation qui ne sécurise ni son énergie ni ses cadres ne fait que moderniser la dépendance.
Il faut donc changer d’unité de mesure. Le progrès ne se compte pas en kilomètres inaugurés ni en milliards annoncés, mais en durée de vie utile : combien d’années une route reste praticable, combien d’emplois durables une usine maintient, combien de recettes un projet minier verse réellement au Trésor, combien de familles voient leur quotidien s’améliorer.
Cela suppose d’abord de la transparence. Des marchés publics ouverts et attribués selon des critères vérifiables, car la qualité d’un ouvrage se joue dès l’attribution du contrat. Cela suppose ensuite des contrôles indépendants, exercés par des institutions dotées des moyens et de la liberté d’agir : juridictions financières, Parlement, société civile, presse. Cela suppose enfin que chaque projet prévoie, dès sa conception, son budget de maintenance et fasse l’objet d’une évaluation publique après sa livraison. Un pays qui n’évalue pas ses réalisations s’expose à répéter ses erreurs.
La même exigence vaut pour la gestion des finances publiques. Améliorer le recouvrement des recettes fiscales et minières, maîtriser le train de vie de l’État, réduire les dépenses improductives : ce ne sont pas des arbitrages comptables, ce sont les conditions pour financer durablement ce que l’on construit. Chaque franc dépensé sans effet est un franc retiré à l’école, au centre de santé, à la route rurale.
Reste la question des partenaires extérieurs. Ils défendent, à juste titre, leurs intérêts économiques et stratégiques. Il revient à l’État guinéen de défendre les siens avec la même constance. La souveraineté n’est pas le rejet de l’investissement étranger ; elle est la capacité de lui fixer des règles claires et de faire en sorte qu’il serve une trajectoire nationale : transformation locale, transfert de compétences, sous-traitance nationale, respect de l’environnement. Un bon partenariat est celui dont la Guinée sort plus capable qu’avant, et pas seulement mieux équipée.
Cette responsabilité est d’abord celle des pouvoirs publics, qui décident, contractent et rendent compte. Elle engage aussi les entreprises, les bailleurs et chaque citoyen qui a le droit de demander ce que deviennent les ouvrages financés en son nom.
La Guinée ne manque ni de ressources ni de talents. Ce qui fera la différence, c’est une gouvernance qui préfère la substance au spectacle, la compétence au favoritisme et l’intérêt général aux intérêts particuliers. Car un pays ne se développe pas parce qu’il construit. Il se développe lorsqu’il sait financer, entretenir et valoriser ce qu’il construit.
Bâtir est une nécessité. Bâtir pour durer est une responsabilité. Et l’avenir d’un peuple ne se négocie pas au rabais.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.

