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Les journalistes avaient prédit la mort des autres métiers, ils n’avaient pas vu venir la leur ! (Par Habib Yembering Diallo)

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Soutra

Lorsque les technologies de l’information et de la communication ont commencé à bouleverser nos habitudes, les journalistes ne manquaient pas de prédictions. Avec une certaine assurance, parfois même une pointe de condescendance, ils annonçaient la disparition de plusieurs professions. La poste, les salles de cinéma, les studios photo et même les horlogers figuraient parmi les victimes annoncées du progrès technologique.

Et, il faut le reconnaître, les faits leur ont progressivement donné raison. Les salles de cinéma ont commencé à fermer les unes après les autres. À Conakry, les mythiques cinémas Liberté et Rogbané, tout comme les salles populaires fréquentées par monsieur Tout-le-Monde, à l’image du Mandingue et de Dixinn Gare, ont fini par baisser le rideau. Certaines ont même troqué les projections de films contre l’exposition de marchandises. Le septième art a ainsi cédé la place au commerce.

Les studios photo, autrefois lieux privilégiés où les couples et les amis venaient immortaliser leurs amours, leurs retrouvailles et leurs moments de bonheur, ont également perdu de leur superbe. L’appareil photo numérique, puis le téléphone portable, ont progressivement rendu leurs services moins indispensables.

La poste n’a pas davantage échappé à cette révolution. Ses bureaux, autrefois incontournables pour les échanges de correspondances, ont perdu une bonne partie de leur raison d’être. Celui de la SIG-Madina, comme bien d’autres, n’a pas résisté aux mutations du secteur.

Quant au vieil horloger, autrefois aussi indispensable aux montres que le mécanicien aux automobiles, il a lui aussi vu son activité sérieusement compromise. Désormais, le téléphone portable fait presque tout : il sert de montre, de calculatrice, d’appareil photo, de caméra, de lampe torche et même de salle de cinéma de poche.

Sur ce point, les journalistes avaient donc vu juste. Ils avaient simplement oublié un petit détail : leur propre profession n’était pas à l’abri de la révolution qu’ils commentaient avec tant d’assurance.

Car le journalisme subit aujourd’hui, à son tour, les conséquences de cette nouvelle donne technologique. Jusqu’à récemment, les médias traditionnels détenaient pratiquement le monopole de la collecte, du traitement et de la diffusion de l’information. Avec l’avènement des smartphones, notamment ceux fonctionnant sous Android, ce monopole a volé en éclats. Désormais, chacun peut filmer un événement, prendre une photo, recueillir un témoignage et publier le tout sur les réseaux sociaux en quelques secondes.

Mais, contrairement à ce qui s’est produit dans d’autres secteurs, cette démocratisation de l’accès à l’information n’est pas sans conséquences sur la qualité de celle-ci. Le journalisme ne consiste pas simplement à capter une image et à la partager. Il suppose un travail de collecte, de vérification, de recoupement et de traitement avant toute diffusion. Autant d’exigences qui semblent parfois avoir été reléguées au second plan. L’information est désormais servie sans tri, sans filtre et, quelquefois, sans la moindre retenue. Et bonjour les dégâts !

Les Web TV ont particulièrement profité de cette nouvelle facilité. Contrairement à la presse écrite, qui exige une certaine maîtrise de la langue et de la rédaction, l’audiovisuel permet de contourner quelques difficultés. Une courte introduction, un micro tendu à un interlocuteur et le tour est joué. Il n’en faut parfois pas davantage pour se proclamer journaliste et lancer sa propre chaîne.

Mais que l’on demande à certains de ces nouveaux professionnels de coucher leurs propos sur le papier, et les difficultés commencent. La grammaire, la conjugaison et la syntaxe deviennent soudain des obstacles autrement plus difficiles à franchir qu’un direct sur Facebook.

La facilité avec laquelle on peut désormais couvrir un événement a provoqué une véritable prolifération des Web TV. Mariages, cérémonies religieuses, manifestations politiques, faits divers, conférences de presse : aucun événement ne semble devoir échapper à leurs caméras. Tout est prétexte à un direct, dans une course effrénée au scoop, parfois au détriment de la décence et de la déontologie.

La Haute Autorité de la communication (HAC) tente de mettre un peu d’ordre dans ce nouvel environnement. Après avoir privilégié la sensibilisation et les avertissements, elle brandit désormais la menace de sanctions. Mais la tâche est immense, d’autant que nombre de ces médias évoluent dans un univers virtuel, avec des responsables parfois difficiles à identifier et à atteindre.

Cette nouvelle concurrence met les médias traditionnels à rude épreuve. Si ces derniers conservent encore une certaine primauté dans le traitement des informations officielles, les Web TV leur ont largement ravi la vedette dans la couverture des faits divers et des événements de proximité. La rapidité de publication est devenue un argument commercial, quitte à sacrifier parfois la vérification sur l’autel de l’immédiateté.

Aujourd’hui, les chaînes de télévision publiques et privées ainsi que les Web TV se partagent une bonne partie de l’espace médiatique. Les sites d’information suivent le mouvement. Quant à la presse écrite, elle apparaît de plus en plus comme le parent pauvre de la corporation. Plusieurs titres ont disparu, tandis que les rares survivants tentent de prolonger leur existence en se dotant de versions numériques.

Ainsi va le progrès technologique. Les journalistes avaient annoncé la mort des cinémas, des studios photo, de la poste et des horlogers. Ils avaient même commenté, parfois avec un certain amusement, la reconversion de ces professions. Mais ils avaient oublié de regarder dans leur propre rétroviseur.

À leur tour, ils découvrent que le progrès ne fait pas de distinction entre ceux qui l’annoncent et ceux qui le subissent. Et si les journalistes d’hier avaient prédit la disparition des autres métiers, ceux d’aujourd’hui feraient peut-être mieux de s’interroger sur l’avenir du leur.

Comme quoi, à force d’annoncer les avis de décès des autres, on finit parfois par oublier que l’on est soi-même mortel !

Habib Yembering Diallo

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