À l’entame de ce papier, je tiens à préciser que je ne nourris aucune animosité à l’égard du Sénégal ou des Sénégalais. Bien au contraire, je dois rendre hommage à ce pays qui a accueilli une partie de ma famille. Mon frère aîné y a été enterré il y a trois ans, à Koumpentoum, où vit encore une partie de sa famille. Avant lui, beaucoup d’autres parmi les miens sont partis sans jamais revenir.
À plusieurs reprises, mon grand frère m’a conseillé de prendre la nationalité sénégalaise. Je lui ai toujours répondu que celle-ci ne m’intéressait pas. Pour couper court à ses insistances, j’ai intégré Yembering à mon prénom. Ce nom m’éloigne davantage du Sénégal. Hier comme aujourd’hui, je suis plutôt fier d’être Guinéen.
Lorsque je me rends au Sénégal, ce qui m’est arrivé à de nombreuses reprises pour les raisons évoquées plus haut, je préfère qu’un agent ou un citoyen me demande ce qui m’a conduit dans son pays plutôt que de chercher à savoir comment j’en ai obtenu les papiers.
Ceci étant, face à ce qui se passe actuellement dans ce pays, avec en toile de fond la stigmatisation, la ségrégation et la haine à l’égard de nos compatriotes, j’entends certains Guinéens dire qu’ils ne reconnaissent plus le Sénégal. Ils font ainsi référence au mot « Teranga », symbole de l’hospitalité dont ce pays se prévalait jusqu’ici.
En réalité, cette Teranga a surtout servi de véritable outil de marketing politique à l’élite sénégalaise pour bâtir l’image du Sénégal, au propre comme au figuré. Au lendemain des indépendances, la situation variait d’un pays à l’autre, selon les contextes politiques. Déçus par les retombées de l’indépendance, qui n’avaient pas répondu à leurs attentes, de nombreux Guinéens ont pris le chemin de l’exil. Certains pour des raisons politiques, mais beaucoup plus nombreux pour des raisons économiques.
Ce fut notamment le cas des ressortissants du Foutah Djallo, particulièrement ceux de l’actuelle région de Labé. En Guinée, pendant que le gouvernement prélevait aux paysans une grande partie de leurs récoltes au titre de ce qu’on appelait la « norme », le Sénégal, lui, encourageait la production agricole. Il fournissait des engrais aux paysans et, surtout, achetait leurs récoltes.
Cette politique incitait la jeunesse guinéenne à franchir massivement la frontière au début de la saison des pluies, avant de rentrer au pays après les récoltes. Ceux qu’on appelait les « Navétanes » revenaient avec des habits, des montres, des postes radio et, bien évidemment, quelques francs CFA en poche. Certains pouvaient ainsi se marier. D’autres habillaient, soignaient et scolarisaient leurs enfants grâce aux revenus de cette activité.
Pendant que la jeunesse paysanne du Foutah Djallo participait aux travaux agricoles dans les zones rurales du Sénégal, une bonne partie de l’élite guinéenne s’était installée à Dakar. Elle aussi contribuait au développement du pays d’accueil, notamment dans l’enseignement, la santé et bien d’autres secteurs.
Lorsqu’on accorde la nationalité sénégalaise à des Guinéens, ces derniers sont souvent moins bénéficiaires que victimes d’un système. En période électorale, certains se voient proposer cette nationalité en échange d’une promesse — j’allais dire d’un engagement — de voter pour tel ou tel candidat. Il faudrait donc cesser de demander aux Guinéens comment ils ont obtenu la nationalité sénégalaise. Il serait plus judicieux de regarder le nom du signataire de leur certificat de nationalité ou de leur acte de naissance.
Au lieu de demander des comptes à ceux qui ont obtenu cette nationalité, interrogez plutôt ceux qui la leur ont accordée. Car aucun homme ne peut s’octroyer lui-même des papiers officiels. C’est l’administration qui les délivre. C’est donc à elle qu’il faut demander des comptes.
Mais, en réalité, malgré leur contribution au développement de ce pays, ces Guinéens n’ont jamais été considérés comme des nationaux à part entière. Pour preuve, dans les profondeurs du Sénégal, on ne vous appelle pas Mamadou, Oumar ou Moussa. On vous appelle « Pulfuuta », un terme réducteur et ségrégationniste.
J’ai encore en mémoire une scène qui s’est déroulée à Banjul, en juillet 2004. Je venais d’être recruté comme journaliste au quotidien L’Enquêteur de M. Boubacar Yacine Diallo. Cette année-là, j’avais décidé de faire le tour de la Guinée-Bissau, de la Gambie et du Sénégal afin de voir les conditions de vie des miens dans ces pays.
De N’Gabou à Bissau, en passant par Bassé et Bara, en Gambie, je n’avais constaté aucune hostilité, ni à mon égard ni envers mes compatriotes vivant dans ces deux pays. À Bara, j’ai embarqué à bord d’un chalutier pour rejoindre Banjul. De la capitale gambienne, j’ai pris un bus en direction de Dakar. C’est dans ce bus que j’ai assisté à une scène révoltante, digne de l’apartheid sud-africain.
Deux Guinéennes, reconnaissables à leur physique et à leur tenue vestimentaire, voulaient s’asseoir à côté de deux Sénégalaises. Ces dernières les ont repoussées avec dégoût en s’exclamant : « Pulfuuta ! Pulfuuta ! », comme si leurs voisines étaient des lépreuses. Cette scène m’a profondément indigné.
Si les Guinéens sont rejetés, ségrégués et méprisés au Sénégal, la responsabilité en incombe aussi à l’élite guinéenne. Pas seulement à l’élite politique, mais également aux acteurs économiques et aux intellectuels.
Si, demain, les Guinéens décidaient de faire leur examen de conscience et de transformer leur pays en une destination prisée, nous pourrions rapidement assister à une situation inverse : des Sénégalais franchissant massivement la frontière pour venir en Guinée. Il faut rappeler que les ressortissants de ce pays comptent parmi les populations les plus mobiles du continent africain.
En réalité, aucune comparaison n’est possible entre le Sénégal et la Guinée en matière de potentialités économiques et touristiques. À titre d’exemple, l’habitat dans certaines zones rurales du Sénégal rappelle davantage les huttes que l’on trouve dans les champs du Foutah Djallo. Si les Sénégalais franchissaient la frontière pour découvrir le Foutah Djallo d’aujourd’hui, ils réaliseraient que le « Pulfuuta » qu’ils stigmatisent et méprisent est loin d’être un minable.
Aujourd’hui, dans presque tous les villages du Foutah, on trouve des bâtiments modernes, équipés de panneaux solaires et disposant d’eau courante. Bientôt, des routes bitumées desserviront les principaux chefs-lieux des préfectures. Autant d’évolutions qui pourraient favoriser le retour d’une bonne partie de ceux qui servent aujourd’hui de boucs émissaires dans une crise économique dont ils ne sont nullement responsables. Bien au contraire, ils contribuent de manière significative au développement de ce pays.
Au Foutah Djallo, une rivière, un fleuve ou un cours d’eau sépare souvent deux villages voisins. La faune et la flore y sont exceptionnelles. En toute saison, Dieu a suffisamment pourvu les habitants. Malheureusement, ces derniers ne semblent pas toujours mesurer l’immense générosité du Créateur.
Combien d’hommes d’affaires, d’avocats et de fonctionnaires internationaux guinéens disent vouloir construire une maison ou acheter un appartement à Dakar ? La campagne actuelle, orchestrée par Tahirou Sarr et sa bande de xénophobes, est paradoxalement en train de rendre service aux Guinéens. Ceux-ci se souviennent d’ailleurs du sort réservé aux Mauritaniens du Sénégal en 1989.
Je terminerai par un témoignage.
Au début des années 1990, l’un des miens, feu Elhadj Amadou Sadio Diallo, expert-comptable de renom à Dakar, était venu pour la première fois à Conakry afin de participer à un colloque africain. Au terme de trois jours de travaux, il avait exprimé le souhait de visiter la capitale guinéenne.
Je l’ai donc accompagné pour une demi-journée de découverte de Conakry. À la fin de la visite, nous avons regagné son hôtel, à Kaloum. Sachant que, sur le plan de l’urbanisation, Conakry était loin d’égaler Dakar, je lui ai demandé ce qu’il avait pensé de notre capitale.
À ma grande surprise, il m’a répondu : « Mon frère, votre ville est à l’image du paradis que Dieu a décrit dans le Saint Coran. » Avant d’ajouter que Dakar était une ville de béton, tandis que Conakry était une ville recouverte d’une immense forêt d’arbres fruitiers.
Habib Yembering Diallo

