Cette semaine, Daniel Couriol s’attaque aux dérives xénophobes contemporaines en replongeant dans les archives des troupes coloniales. Bonne lecture !
Dans le climat nauséabond qui traverse l’Europe, plus particulièrement la France, avec le retour décomplexé d’un racisme mortifère, où l’on ne voit la personne soi-disant étrangère que comme une personne qui profite d’un système et met en péril, rien que ça, une civilisation ancestrale, plusieurs réflexions me viennent à l’esprit…
Je vois d’abord la peur d’un continent vieillissant qui s’arqueboute sur ses richesses, sur la nostalgie de sa puissance passée, sur un consumérisme obsédant et sans limites, peut-être et surtout parce qu’il a perdu une forme d’idéal et de foi en l’avenir…
Je vois l’éternelle peur de l’autre, de ce qui est différent, le refus de découvrir, de comprendre, de partager…
Je vois également une vision unilatérale de l’histoire, oubliant l’apport inestimable de tant d’hommes et de femmes venus d’autres continents et, pour la France, principalement d’Afrique…
Je parlerai aujourd’hui des tirailleurs sénégalais, qui furent créés en 1857 par un décret de Napoléon III.
Le futur général Louis Faidherbe, qui sera gouverneur du Sénégal entre 1854 et 1861, puis de 1863 à 1865, en sera l’initiateur.
Ces tirailleurs formèrent des régiments de troupes coloniales, dont le premier était composé d’Africains, majoritairement sénégalais.
L’ouverture à d’autres pays de l’ancienne Afrique-Occidentale française se fera progressivement. On retrouvera des Guinéens, des Ivoiriens, des Maliens, des Soudanais…
Employés massivement lors de la Première Guerre mondiale, ce ne sont pas moins de 200 000 tirailleurs qui combattront de 1914 à 1918 sous le drapeau français.
Environ trente mille d’entre eux périront dans les combats, ce qui constitue un très lourd tribut à l’effort de guerre mené par la France.
Lorsque celle-ci déclare la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939, à la suite de l’invasion de la Pologne, les tirailleurs sénégalais vont, à nouveau, jouer un rôle essentiel.
L’estimation du nombre de tirailleurs présents en métropole au début de cette nouvelle guerre se situe aux alentours de 63 000 soldats, qui permettront de former, entre autres, huit régiments de tirailleurs sénégalais (RTS).
On les retrouvera également lors de la guerre d’Indochine, puis de la guerre d’Algérie.
Sait-on qu’au total, on estime qu’environ 100 000 de ces soldats, sur l’ensemble de ces conflits, furent tués…
Sans compter les blessés ou les disparus…
On pourrait, bien sûr, débattre de cette question : pourquoi et pour qui s’étaient-ils si vaillamment battus ?
On pourrait se demander pourquoi, malgré quelques apports récents, les livres d’histoire en ont si peu parlé.
On pourrait également se demander pourquoi la France a mis autant de temps à les reconnaître comme combattants, au même titre que ceux issus de la métropole.
Mais leur sacrifice a bien été réel et nous leur devons une part essentielle de notre liberté.
Ne les tuons pas une seconde fois en étant passifs face à ce racisme débridé et à la perte des repères démocratiques.
Leur sacrifice nous oblige.
À nous d’en être dignes !
Par leur sacrifice, ils nous ramènent à l’essence même de notre humanité !
Daniel Couriol est expert-consultant en développement culturel, auteur et ancien directeur du Centre culturel franco-guinéen (CCFG). Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions L’Harmattan, notamment Toi Guinée tu m’as pris dans tes bras (2017), Mieux vaut tard que jamais (2020), consacré aux tirailleurs coloniaux, ainsi qu’un ouvrage collectif, Embarquement pour Conakry, Capitale mondiale du Livre 2017.

