Appel à l’élite guinéenne : Rompez le silence et sauvez la République !

Je me suis toujours posé cette lancinante question, et je sais ne pas être le seul Guinéen à être hanté par ce mystère : comment des intellectuels de haut niveau, des esprits brillants et formés aux plus hautes exigences académiques, ont-ils pu à ce point tomber sous le charme de l’autoritarisme ?

Ils sont pourtant toujours là : diplômés des plus grandes universités, experts des institutions internationales même à la retraite, technocrates chevronnés et penseurs de notre temps. Ils incarnent cette force grise dont la Guinée a désespérément besoin pour s’extirper des abysses.

Pourtant, devant le spectacle désolant d’une nation qui s’enfonce dans la mal-gouvernance, une immense majorité d’entre eux continue de choisir une posture qui confine à l’abandon : le silence ou la compromission. Pourtant, devant ce silence assourdissant, le courage et la voix libre de l’écrivain guinéen Tierno Monénembo viennent nous rappeler qu’une parole d’intégrité reste possible et salutaire.

Pendant que notre intelligentsia se terre, se divise ou se compromet dans les antichambres du pouvoir, le pays s’effiloche, prisonnier d’un autoritarisme chronique et de dérives institutionnelles qui ne tolèrent aucune contradiction. Regardons la vérité en face : le mal de la Guinée n’est pas seulement politique, il est moral. Et notre mutisme en est le principal carburant.

L’histoire contemporaine du continent nous le rappelle pourtant cruellement, dans de nombreux pays d’Afrique, la démission et le mutisme des intellectuels face à l’arbitraire ont inéluctablement conduit à des tragédies nationales, comme en témoignent les trajectoires politiques de plusieurs nations sœurs. Sous la dictature de Mobutu, le phénomène des « universitaires de service » ou de la « technocratie de cour » a été particulièrement marqué.

Pour asseoir son idéologie du mobutisme et de «l’authenticité», le régime a méthodiquement coopté les cerveaux et les diplômés des grandes universités. Beaucoup d’intellectuels ont préféré mettre leur plume et leurs concepts au service de la légitimation d’un pouvoir kleptocrate et prédateur plutôt que de servir de contre-pouvoir. Ce silence acheté ou cette complicité active ont paralysé la contestation interne et retardé de plusieurs décennies la transition démocratique, menant au délabrement total des structures de l’État.

Le Cameroun a une longue tradition de profonds débats sur la responsabilité de ses penseurs. Des figures majeures de la littérature et de la sociologie africaine, comme Mongo Beti ou l’historien Achille Mbembe, ont souvent fustigé le mutisme ou la compromission d’une grande partie de l’intelligentsia locale.  

Face à la longévité et à la fossilisation des structures du pouvoir, une large part des cadres et des universitaires a choisi soit l’exil, soit le confort d’un silence administratif pour préserver des privilèges ou des carrières. Ce vide dans le débat d’idées national a favorisé l’immobilisme politique et a empêché l’émergence d’une alternative citoyenne structurée, laissant le pays dans une éternelle attente de renouvellement. Tant dis que le monolithisme au Togo a entraîné à la capitulation des cadres administratifs et académiques

Le Rwanda d’avant 1994 : le piège de l’idéologie identitaire. C’est sans doute l’un des exemples les plus tragiques et extrêmes de la faillite des esprits. Avant le génocide de 1994, le débat intellectuel ne s’est pas simplement tu, il a été progressivement confisqué par une élite universitaire et médiatique qui a choisi d’intellectualiser et de légitimer le repli identitaire et l’ethnostratégie qui a conduit au génocide.

Pendant que notre intelligentsia se terre, se divise ou se compromet dans les antichambres du pouvoir, notre pays s’effiloche, prisonnier d’un autoritarisme chronique et de purges successives qui ne tolèrent aucune contradiction. Regardons la vérité en face : le mal de la Guinée n’est pas seulement politique, il est moral. Et notre mutisme en est le principal carburant.

On se plaît à répéter que la Guinée est un « scandale géologique ». C’est une formule creuse qui sert trop souvent de linceul à nos ambitions. Le véritable scandale guinéen est humain et institutionnel. Pour comprendre le mal guinéen, il faut remonter à la genèse de notre République. À l’aube de l’indépendance, l’élan anti-impérialiste du « NON » héroïque de 1958 a piégé nos premiers cadres civils et militaires dans une logique d’union sacrée. Servir le pouvoir naissant relevait alors du devoir patriotique face aux menaces extérieures. Mais très vite, l’avènement du Parti-État a transformé cet idéalisme en une nacelle d’autoritarisme. L’État étant devenu le seul pourvoyeur de ressources et de statut social, la dépendance économique a transformé le savoir en monnaie d’échange administrative. À cela s’est ajoutée la fabrique d’une terreur méthodique : l’élimination des esprits les plus brillants a envoyé un signal dévastateur aux survivants. La servitude volontaire, le zèle technocratique ou le mutisme sont devenus des mécanismes de survie biologique. Enfin, l’instrumentalisation des appartenances communautaires par les régimes successifs a achevé de morceler la classe intellectuelle, substituant le repli identitaire au devoir républicain Depuis notre indépendance héroïque en 1958, le génie de ce peuple a été méthodiquement confisqué par ses propres dirigeants.

L’ethnostratégie est l’arme absolue des esprits indigents. Un intellectuel ne peut être « ethno », car l’intelligence est universelle et la vérité n’a pas de tribu. Pour masquer cette indigence systémique, les tenants du pouvoir ont érigé l’ethnostratégie au rang de véritable politique publique. En instrumentalisant les identités et en manipulant les peurs communautaires, ils ont réussi à paralyser tout sursaut démocratique. C’est ici que réside la responsabilité la plus lourde de nos élites.  Céder au repli identitaire, ou pire, intellectualiser la division pour plaire à un clan, est le reniement ultime de l’esprit.

Cet appel se situe résolument au-delà de tous les clivages ethniques : il s’adresse à la communauté des consciences. Face à ce naufrage, la neutralité de salon est une complicité active. Ne pas dénoncer la mal-gouvernance, c’est l’accepter.

En tant que Centre de veille et de proposition, le CAES refuse de se résigner à cette omerta. C’est dans cette démarche d’alerte nécessaire que s’inscrit cette analyse sans concession sur la responsabilité et le devoir de sursaut de l’élite de notre pays.

Le sursaut que nous appelons de nos vœux n’est pas une incitation à la sédition ou aux violences de rue. C’est une insurrection des esprits. Nous n’avons plus le luxe d’attendre l’avènement d’un homme providentiel ou la fin d’une énième transition politique. C’est aux universitaires, aux ingénieurs, aux écrivains, aux juristes et aux professionnels de la diaspora comme de l’intérieur, par-delà nos origines, de s’unir pour imposer des lignes rouges institutionnelles. L’intellectuel doit redevenir la sentinelle de la cité en opposant la force des idées à la brutalité des faits.

C’est précisément dans ce cadre que le Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES) entend prendre toute sa part en proposant l’organisation d’un grand Colloque des intellectuels de Guinée en 2026-2027. Cette rencontre scientifique et citoyenne aura pour vocation de réunir les forces vives de la pensée nationale pour enfin « penser la Guinée de demain » afin d’établir des diagnostics sans complaisance, de dégager une vision d’avenir partagée et formuler de véritables pistes de développement socio-économique adaptées à nos réalités. Les Termes de Référence de ce colloque seront rendus publics dans les semaines à venir.

Lorsque l’Histoire dressera le bilan de l’effondrement de notre nation, elle se montrera d’une indulgence relative envers les tyrans, car la nature du tyran est d’opprimer. En revanche, elle sera d’une sévérité implacable envers les hommes de savoir qui n’ont rien dit ou qui ont troqué leur universalisme contre un repli tribal. Elle ne se contentera pas de pointer du doigt ceux qui ont pillé nos ressources ou confisqué nos libertés, elle posera une question bien plus dévastatrice, qui résonnera comme une condamnation éternelle : « Où étiez-vous, et qu’avez-vous fait de votre intelligence, pendant que la maison brûlait ? »  Le temps des faux-fuyants, des calculs politiciens et des indignations de salon est révolu.

Si l’élite guinéenne ne redresse pas l’échine aujourd’hui, unie et indivisible, pour sauver ce qui peut encore l’être en termes de dignité et de démocratie, notre silence signera notre déchéance définitive.

Rappelons-nous que le débat d’idées et la contradiction constructive constituent la sève nourricière de toute société qui aspire à se construire solidement, c’est précisément de ce dynamisme intellectuel que jaillit la lumière républicaine. C’est là tout le sens de cet appel au sursaut.  Rompez l’omerta. Sortez de l’ombre. Réveillons-nous, car l’heure n’est plus à la prudence, elle est au courage.

Aliou Barry
Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES)

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