Guinée : quand les bulldozers effacent la mémoire collective ! (Par Aliou Barry)

Sous couvert de projets de « modernisation » et de restructuration urbaine, la Guinée fait face à une vague irréversible de démolition de son patrimoine historique et mémoriel national. Or,  un peuple privé des traces physiques de son histoire se condamne à en rejouer les heures les plus sombres.

En quelques mois, le rouleau compresseur des décisions unilatérales a franchi un cap alarmant. Après la destruction de la partie carcérale du Camp Boiro, sanctuaire de la mémoire des exactions sous la Première République, ce sont deux autres piliers de notre histoire commune qui ont été ciblés. La démolition de la Maison centrale de Conakry à Coronthie, pénitencier centenaire et symbole de la répression politique sous les régimes successifs, s’est ajoutée à la déstructuration de l’hôpital national Ignace Deen, joyau architectural de l’époque coloniale et témoin majeur de l’histoire sanitaire et politique de notre capitale. Construite au début du XXème siècle sous l’administration coloniale, la Maison centrale de Coronthie n’était pas un simple lieu de détention. Elle est le témoin silencieux d’un siècle de luttes, de résistance et d’arbitraire.

C’est là que les autorités coloniales ont enfermé les premiers syndicalistes et militants anticolonialistes. C’est là aussi que, sous la Deuxième République, des figures de l’opposition démocratique comme Alpha Condé et le doyen Bah Mamadou ont été incarcérées. C’est dans ces mêmes cellules que des pionniers de la presse libre, à l’image du journaliste Souleymane Diallo, fondateur du journal Le Lynx, ont payé le prix de leur indépendance.

C’est enfin là que, sous les régimes récents et actuels, des leaders politiques comme Aliou Bah, des acteurs de la société civile tels que Foniké Menguè, ainsi que les prévenus du procès du 28-Septembre ont été détenus. Raser ces murs sans aucun travail préalable d’inventaire, de documentation ou de concertation citoyenne équivaut à imposer une amnésie collective d’État.

Personnellement viscéralement attaché au devoir de mémoire et au combat pour la vérité historique, je ne pouvais rester indifférent ni muet face à ces démolitions répétées. Voir ainsi piocher et raser les témoins matériels de nos tragédies et de nos combats représente un traumatisme supplémentaire pour notre conscience nationale.  Il y a d’ailleurs une contradiction saisissante et difficile à comprendre dans la posture des autorités.

D’un côté, on réclame à juste titre à la France la restitution des vestiges de nos héros nationaux, une démarche salutaire et à saluer, notamment pour le retour du crâne du résistant et Almany Bocar Biro Barry ou du patrimoine royal confisqué pendant la colonisation. Mais de l’autre côté, sur notre propre sol, on détruit au bulldozer les lieux mêmes où s’est forgée notre histoire moderne et contemporaine.

Comment exiger le respect et le retour de notre mémoire colonisée à l’étranger si nous détruisons nous-mêmes les traces physiques de notre histoire récente chez nous ? Il ne s’agit pas de regretter de vieilles pierres, mais de faire prendre conscience à chaque Guinéenne et à chaque Guinéen d’une vérité fondamentale : aucun peuple ne peut se bâtir ni se projeter dans l’avenir en se passant de son histoire. Le devoir de mémoire n’est pas une préoccupation intellectuelle secondaire, c’est le ciment moral d’une nation. Sans repères physiques pour se souvenir, transmettre et instruire les générations futures, la conscience nationale s’étiole et les traumatismes collectifs restent enfouis, prêts à resurgir.

Partout sur le continent, des nations conscientes de cette exigence ont su faire un choix opposé. L’Afrique du Sud a transformé le pénitencier de Robben Island et le complexe carcéral de Constitution Hill en hauts lieux d’éducation civique et de mémoire démocratique. Le Rwanda a fait de ses sites de mémoire des centres nationaux de pédagogie et de prévention des crimes contre l’humanité. Le Sénégal a préservé Gorée pour instruire les générations futures. Ces pays ont compris qu’on ne soigne pas les plaies d’une nation en rasant les témoins de son passé.

En choisissant la démolition et la tabula rasa, la Guinée se prive d’un outil pédagogique et républicain essentiel pour que le « plus jamais ça » devienne une réalité.

Il est urgent d’éveiller les consciences face à cette dérive. Sauvegarder ce qui reste, documenter ce qui a été détruit et exiger la patrimonialisation de nos sites historiques est un acte de citoyenneté responsable. La mémoire d’un peuple n’appartient pas au pouvoir quel qu’il soit, elle est le socle inaliénable de notre identité et le préalable indispensable à la construction d’un véritable État de droit.

Par Aliou Barry

Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES)

Comments (0)
Add Comment