Une succession de catastrophes et d’événements se produisent et se répètent en Guinée et s’inscrivent dans le quotidien des citoyens. Une question devrait aujourd’hui préoccuper tout citoyen guinéen soucieux de l’avenir de son pays : pourquoi tant de drames qui pourraient être prévenus finissent-ils, chez nous, par prendre l’apparence de fatalités ?
Depuis l’indépendance de 1958, les régimes ont changé, les générations se sont succédé et les promesses de réforme, de modernisation de l’État et de changement ont accompagné les différentes périodes de notre histoire. Pourtant, certaines vulnérabilités demeurent et leurs premières victimes sont presque toujours les mêmes : les citoyens ordinaires, ceux qui empruntent quotidiennement nos routes, vivent dans des quartiers exposés aux inondations, travaillent pour assurer la subsistance de leur famille et attendent d’abord de l’État qu’il accomplisse l’une de ses missions essentielles : protéger.
Énumérer toutes les difficultés auxquelles les Guinéens sont confrontés remplirait des milliers de pages. Aucun article ne saurait embrasser à lui seul une réalité aussi vaste. Mais l’impossibilité de tout dire ne saurait justifier le silence.
Car il arrive un moment où se taire devant ce qui se répète revient à s’y habituer. Et nous ne devons pas nous habituer à l’inacceptable.
Quand la pluie devient une menace
La pluie est un phénomène naturel. Les conséquences dramatiques des inondations, elles, ne peuvent pas toujours être considérées comme une fatalité.
Ces derniers mois nous l’ont encore brutalement rappelé. À Conakry, Lambanyi, Fossidet, Kobaya, Sonfonia Lac et dans d’autres secteurs, des inondations ont perturbé la circulation et les activités quotidiennes.
Plus récemment encore, le 19 septembre 2026, de fortes pluies ont provoqué d’importantes inondations à Manéah et Coyah. C’est ce qui se répète aujourd’hui encore. À Bananeraie Khalo, des habitations ont été envahies par les eaux et des routes rendues impraticables. À Laminayah et Kalema, la montée des eaux a également perturbé les déplacements, notamment sur l’axe menant vers Foulawaya et Toungandé. Selon un bilan provisoire de l’Agence nationale de gestion des urgences et catastrophes humanitaires rapporté par la presse, ces inondations ont fait au moins un mort, huit blessés et 269 sinistrés.
Derrière ces chiffres, il y a des familles, des maisons abandonnées dans l’urgence, des enfants déplacés et des citoyens qui, à chaque forte pluie, se demandent ce que la prochaine heure leur réserve.
Certes, l’intensité des précipitations constitue un facteur naturel sur lequel aucune administration n’a de prise. Mais leurs conséquences dépendent aussi de l’aménagement du territoire, du respect des zones constructibles, de la protection des passages d’eau, de l’entretien des ouvrages de drainage, de la maîtrise de l’urbanisation et de la capacité des services publics à anticiper les risques.
Les opérations engagées en juillet 2026 à Lambanyi pour libérer des passages d’eau et dégager des ouvrages de drainage obstrués montrent d’ailleurs que cette dimension du problème est connue.
La question devient alors incontournable : devons-nous attendre que l’eau envahisse les maisons pour intervenir, ou devons-nous enfin faire de la prévention une politique permanente ?
Un État ne peut empêcher la pluie de tomber. Il peut en revanche aménager, prévenir, contrôler, alerter et protéger afin qu’un phénomène naturel ne se transforme pas, chaque fois, en drame humain.
Sur nos routes, une autre calamité
À ces inondations s’ajoute une autre tragédie nationale : l’insécurité routière. J’ai déjà consacré à cette question un plaidoyer intitulé « Plus jamais Mamou », à la suite du grave accident survenu dans la nuit du 29 juin 2026 sur l’axe Conakry-Mamou. J’y appelais à une responsabilité accrue de l’État, des institutions et des usagers de la route.
Quelques semaines plus tard, le 4 août 2026, Labota, dans la préfecture de Kindia, connaissait à son tour un drame : une collision entre un camion et un véhicule de transport en commun a fait sept morts, selon plusieurs sources médicales et syndicales rapportées par la presse. Le même drame s’est joué aujourd’hui encore au même endroit.
Combien d’autres drames faudra-t-il encore ?
Derrière chaque chiffre se trouve une personne. Un père qui ne rentrera pas. Une mère que sa famille attendra en vain. Un enfant, un étudiant, un travailleur dont le voyage devait conduire à une destination et non s’achever dans une morgue.
C’est précisément parce que ces drames se répètent que leur répétition devient dangereuse pour notre conscience collective. À force d’entendre, jour après jour, annoncer des morts sur les routes, nous risquons de transformer l’intolérable en banalité.
Or aucune nation ne devrait accepter que voyager à l’intérieur de son propre territoire devienne une épreuve où l’on s’interroge sur ses chances d’arriver vivant.
La question n’est donc plus seulement : combien de morts ? Elle est aussi : qu’avons-nous changé depuis les morts précédentes ?
Responsabilité citoyenne, responsabilité de l’État
Face aux inondations comme aux accidents de la route, il serait excessif d’affirmer que chaque drame possède une cause unique ou que l’administration porte seule la responsabilité de chaque décès.
Les citoyens ont eux aussi des obligations. Les conducteurs doivent respecter le Code de la route. L’occupation anarchique des passages d’eau, les constructions dans des zones à risque, le rejet des déchets dans les caniveaux, l’incivisme et certains comportements routiers dangereux engagent également des responsabilités individuelles. Mais reconnaître la responsabilité du citoyen ne dispense nullement l’État de la sienne.
C’est précisément parce que les comportements individuels peuvent mettre la collectivité en danger qu’existent les lois, les contrôles, l’aménagement du territoire, les services techniques, la police routière, les collectivités et les ministères.
L’administration ne doit pas seulement intervenir après le drame. Elle doit contribuer à l’empêcher.
Le véritable enjeu : assainir l’administration publique
Nous arrivons ici au cœur de ce plaidoyer. La Guinée ne manque ni d’intelligence, ni de cadres compétents, ni de femmes et d’hommes capables de concevoir et de mettre en œuvre des politiques publiques modernes. Elle a surtout besoin que la compétence, le mérite, la probité, la responsabilité et le sens du service public deviennent les principes effectifs de fonctionnement de son administration.
Ce diagnostic ne relève pas seulement de la critique citoyenne. Dans la Vision Guinée 2040, document officiel de planification nationale, la perception recueillie auprès des populations décrit « une administration publique affaiblie par le népotisme, le clientélisme et la corruption », tandis que l’ambition affichée est celle d’une administration efficace au service du développement. Il faut prendre ce constat au sérieux pour que le pays sorte enfin de l’ornière.
Lorsqu’un responsable pense que sa carrière dépend davantage de ses relations que de ses résultats, la responsabilité s’affaiblit. Lorsque la loyauté personnelle prend le pas sur la compétence professionnelle, l’administration perd une partie de sa capacité à servir. Lorsque celui qui signale une défaillance devient gênant tandis que celui qui se tait protège sa position, la réforme devient difficile.
Et lorsque des cadres compétents, engagés et méritants finissent par penser que leur mérite ne suffit plus pour servir leur pays, ce n’est pas seulement leur carrière qui est compromise : c’est l’État lui-même qui se prive d’une partie de ses forces.
Assainir n’est pas épurer
Il faut cependant lever une ambiguïté essentielle. Assainir l’administration ne signifie pas organiser une chasse aux hommes. Ce n’est pas remplacer les serviteurs d’un pouvoir par ceux d’un autre, ni recommencer, à chaque changement politique, le cycle des exclusions, des chasses aux sorcières et des récompenses. Ce serait reproduire le mal que l’on prétend combattre, mais qui, hélas, revient le plus souvent.
L’assainissement que j’appelle de mes vœux est institutionnel et non revanchard.
Il consiste à recruter sur la compétence, à nommer sur le mérite, à évaluer sur les résultats, à sanctionner les fautes établies dans le respect de la loi, à protéger les agents intègres et à donner aux services publics les moyens nécessaires à l’accomplissement de leurs missions. À briser les barrières entre Guinéens de tout bord, de tout pays et de toute entité sociale, pour ne pas dire ethnique.
Il consiste à rendre compte de l’utilisation de l’argent public et à rompre avec l’idée qu’une fonction administrative puisse constituer une récompense personnelle, politique, familiale ou relationnelle. En termes clairs : le clientélisme et le corporatisme sont des synonymes d’arbitraire et d’exclusion.
Il consiste surtout à rappeler une évidence : l’État n’appartient pas à ceux qui l’administrent. Ils n’en sont que les dépositaires temporaires au service de la Nation. La question qui vaille : combien, parmi les administrateurs et les politiques, le perçoivent-ils ainsi ?
De la réforme annoncée à la réforme vécue
La Guinée n’est pas condamnée aux calamités. Elle n’est pas condamnée à voir ses routes endeuillées par des accidents à répétition. Elle n’est pas condamnée à voir des familles trembler chaque fois que les pluies deviennent fortes. Elle n’est pas davantage condamnée au clientélisme, au népotisme, à la corruption ou à l’inefficacité administrative.
Mais les discours sur le changement, la modernisation et le développement resteront incomplets tant que le citoyen n’en constatera pas les effets dans sa vie quotidienne.
Le développement ne se mesure pas seulement aux grands projets. Il se mesure aussi à :
- Une route sur laquelle un citoyen peut voyager dans des conditions raisonnables de sécurité.
- Un quartier où une famille peut dormir lorsqu’il pleut sans redouter de voir l’eau envahir sa maison.
- Une administration où un dossier avance parce qu’il est conforme aux règles et non parce que son porteur connaît quelqu’un.
- Un fonctionnaire qui accomplit correctement son travail parce qu’il sait que son mérite sera reconnu.
- Un responsable qui sait qu’il devra rendre compte de ses décisions, de l’utilisation des ressources publiques et des résultats de son action.
C’est aussi là que se mesurent la transformation d’un pays et l’efficacité d’un État.
La Guinée ne deviendra jamais un pays sans risques. Aucun pays ne l’est. Mais elle peut devenir un pays qui anticipe davantage, protège mieux, fait respecter les règles, sanctionne les manquements établis et refuse de considérer comme une fatalité ce que l’action publique pouvait raisonnablement prévenir.
C’est pourquoi l’assainissement de l’administration ne doit pas être une réforme parmi d’autres. Il doit devenir l’une des conditions de toutes les autres réformes. Car derrière une route mal contrôlée, un ouvrage de drainage abandonné, une construction autorisée là où elle ne devrait pas l’être, une règle contournée ou une responsabilité jamais assumée, ce ne sont pas seulement des défaillances administratives qui apparaissent. Ce sont parfois des vies humaines qui sont mises en danger.
Alors, uniquement arrivera ce jour où nous pourrons cesser de nous demander : la Guinée est-elle devenue un pays de calamités ?
La véritable calamité ne serait pas la pluie qui tombe, le risque naturel qui existe ou l’accident qui peut toujours survenir.
La véritable calamité serait de savoir que certaines vies pouvaient être protégées et de continuer à ne pas faire tout ce qui était raisonnablement possible pour les protéger.
Pr Lamarana-Petty DIALLO
lamaranapetty@yahoo.fr