Un aperçu rétrospectif nous permet pourtant de constater, qu’après la mort du General Lansana Conté en 2008, suivie de la prise du pouvoir par le CNDD sous l’impulsion du capitaine Dadis Camara, qu’une synergie d’efforts avait rassemblé la classe politique, la société civile et les syndicats au sein du ‘’Forum des forces vives de la nation’’, soutenu par la Cedeao et l’Union Africaine.
À l’epoque ; d’anciens opposants et collaborateurs du défunt régime semblaient privilégier l’intérêt supérieur de la nation à un tournant crucial de son existence. Alpha Condé, Jean Marie Doré, Cellou Dallein Diallo, Sidya Toure, Lansana Kouyaté, François Lounceny Fall, Bah Oury, Aboubacar Sylla, Mouctar Diallo, Bah Baadiko, Rabiatou Diallo, Ibrahima Fofana…conjuguaient ou tentaient de conjuguer le même verbe pour s’opposer aux velléités suspectes de l’armée (Dadis) de garder le pouvoir. Leur objectif affiché était perçu comme une volonté commune et louable d’œuvrer à l’instauration des bases d’une véritable démocratie en Guinée.
Après plusieurs années de despotisme, d’autocratie, d’errance et de mal gouvernance; les différentes tendances sociopolitiques du pays parvinrent à mettre en place un gouvernement et un conseil national de transition. Une nouvelle constitution fut promulguée et signée par le chef de la transition le Général Sékouba Konaté, balisant la voie à l’élection d’un président, considéré démocratiquement élu. Malgré les défaillances constatées dans l’organisation du scrutin et des nombreux incidents graves qui l’ont émaillé, les résultats furent acceptés.
Vu le chemin parcouru et les obstacles surmontés, l’optimisme était permis d’avoir enfin, des solutions concrètes et durables pour préserver la paix sociale et l’unité nationale. On espérait aussi, urgemment pour une mise en place des politiques et réformes indispensables pour l’amélioration de la gouvernance et des conditions de vie des populations. Hélas, une décennie plus tard, la Guinée reste encore coincée au milieu de contentieux électoraux et de tumultes sociopolitiques à deux ans du dernier mandat présidentiel d’Alpha Condé.
Le pays est ainsi victime d’un immobilisme et d’une paralysie aiguës, dus à plusieurs facteurs endogènes dont les caractéristiques et les causes sont déjà connues. Des crises de tout ordre s’aggravent les unes après les autres ternissant les quelques maigres progrès accomplis sur le plan économique. Leurs conséquences désastreuses se répercutant sur la vie d’un peuple déjà asphyxié par le récent désastre d’Ebola, par la pauvreté chronique, les inégalités et les incessantes rivalités claniques.
En effet, c’est une situation qui s’accommode de l’héritage des précédentes gouvernances, dont plusieurs acteurs sont encore présents et influents dans les sphères de décision de l’État. Ceux qui faisaient avec zèle, la promotion du tripatouillage de la constitution au profit d’une ‘’éternisation’’ de Conté au pouvoir, excellant dans la courtisanerie et la fourberie, profitant largement de leurs positions dans la haute administration sont inamovibles et tirent encore les ficelles.
Ils font partie aujourd’hui de ceux qui fomentent et concoctent sournoisement un projet de troisième mandat pour Alpha Condé. Une manœuvre risquée et potentiellement périlleuse pour la nation. Ce sont des chefs d’orchestre, composant la dangereuse symphonie pour accompagner la « mélodie des sirènes révisionnistes ».
En fait, ils ne sont que des opportunistes de tout calibre, activant leurs lobbies tribaliste, clientéliste, népotiste et affairiste pour bénéficier de la ‘’mangeoire’’ à l’approche et au lendemain de toutes les échéances électorales. Des démagogues et hypocrites qui rivalisent d’ardeur dans la transhumance et le marchandage politiques à la recherche de nouveaux pâturages. Des spécialistes de changements de camps pour des alliances, des fusions et partenariats éphémères et fantaisistes guidés le plus souvent par des intérêts égoïstes et mal fondés. De la Realpolitik diront certains ! Mais de L’aventurisme et du vagabondage politiques pur et simple pour d’autres.
Pendant ce temps, la déliquescence et la faiblesse de l’autorité de l’État gangrènent toute l’administration et affectent sérieusement l’application et le respect des lois de la république. Situation qu’illustrent la lenteur et le laxisme dans la tenue d’un procès pour juger les auteurs du horrible massacre du 28 septembre 2009. En témoigne aussi, le statu quo au sein des mairies et des communes rurales dont les élus ne sont toujours pas installés dans leurs fonctions depuis le scrutin du mois de Février de cette année, perpétuant leurs gestions par des délégations spéciales aux responsabilités obsolètes.
Cela démontre surtout le résultat d’une absence sidérante de leadership régalien et compétent et de la non promotion du mérite et de l’excellence à tous les niveaux en Guinée. Le chef de l’État donnant le ton en érigeant expressément, dès l’entame de son premier mandat un mode ethno-régionaliste de partage du pouvoir: l’exécutif pour la Haute Guinée, la Primature pour la Basse Côte, la présidence du parlement pour la Guinée Forestière. Un acte grave de violation de serment et d’ostracisme par le président, qui foule au sol son statut de garant de l’unité nationale et de premier magistrat de la nation.
Le désormais Professeur-Président, auparavant opposant historique et ancien prisonnier politique, disait au début de son premier mandat à qui veut l’attendre qu’il a « hérité d’un pays, et non d’un État », n’a certainement pas dû mesurer toute la portée de son constat pour changer la donne. Alpha Condé, qui refusait fermement toute participation du RPG à un gouvernement sous l’ère Conté, puise énormément aujourd’hui dans l’arsenal des ressources humaines du régime du général Lansana Conte, dont il vouait pourtant aux gémonies. En le faisant, l’actuel occupant de Sékoutouréya sacrifie au passage toute refondation réaliste de l’appareil étatique, car entouré par ceux-là même qui mirent le pays et son économie à genoux. Sous son magistère, le système mafieux s’est endurci et l’État que le président ‘’promettait’’ de bâtir reste une utopie.
Le chef de file de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, ancien premier ministre, baron et pur produit du régime de Lansana Conté est maintenant perçu, obsessivement par ses partisans d’être ‘’le sauveur et l’espoir’’ de la nation. Pour mieux ‘’s’opposer’’, Dalein a su tacitement monnayer son statut auprès du pouvoir. Désormais, il est doté d’un colossal budget de fonctionnement provenant directement des caisses de l’Etat! Victime de querelles intestines, Bah Oury fondateur et ancien vice-président de l’UFDG, s’est même vu exclure de son parti de manière cavalière aux allures de trahison et d’ingratitude à son égard.
Bah Oury est devenu par ricochet, un des ennemis jurés de Cellou depuis la brutale rupture entre les deux hommes. Malgré son considérable poids électoral, l’UFDG peine à s’imposer politiquement comme alternative crédible et rassembleur sur le plan national. La principale formation de l’opposition ne cesse de faire preuve de naïveté et d’inefficacité face au pouvoir et semble être prise entre le ‘’marteau et l’enclume’’.
Ses incessants appels aux boycotts et aux manifestations de rue sans réel impact sur le terrain, affectent négativement les pauvres citoyens déjà martyrisés et qui tirent le diable par la queue. La stratégie de l’UFDG s’avère impuissante et contre-productive face au système mis en place, car par ironie du sort, Cellou Dallein Diallo faisait partie de ceux qui étaient aux affaires pendant que le système, sur lequel s’appuie Alpha Condé à son tour, se mettait en place.
Sidya Touré, un autre ex premier ministre qui avait laissé une impression relativement bonne dans la mémoire d’une partie de la population, grâce aux résultats encourageants qu’il avait produit, est désormais vu, comme le prototype de l’indécision, de l’inconstance et de l’opportunisme sur l’arène politique nationale. Sous le leadership du haut représentant du chef de l’État [sic], l’UFR de Sidya se distingue par un repositionnement étrange au sein du paysage politique à l’image d’un ‘’caméléon’’, s’adaptant aux couleurs du feuillage qui l’entoure. Tantôt opposant, tantôt partenaire du parti au pouvoir.
Les autres partis de moindre envergure, cherchent délicatement à se faire entendre et valoir dans un champ politique désorganisé, inutilement pléthorique et idéologiquement désorienté. Ils constituent tout simplement une troupe d’accompagnateurs et de ‘’tonneaux vides’’ qui ne font que du bruit sans aucune influence.
Au même moment l’ethnostrategie qu’utilisent délibérément les principaux partis politiques (Rpg, Ufdg) s’enracine et dénature les idéaux et valeurs qui devaient guider leur combat. Les discours et prises de positions au cours des assemblées hebdomadaires des partis sont devenus une tribune ou des appels à la haine, à l’instrumentalisation, à la vengeance, à la stigmatisation, à l’arrogance, aux insultes et aux accusations de toutes sortes. L’occasion n’est plus de promouvoir des programmes de développement et projets de société, de vision pour le futur et d’éducation civique des militants et sympathisants des formations politiques.
Les violences pré et post électorales prennent un caractère communautariste à chaque manifestation de rue, endeuillant plusieurs familles et faisant d’importants dégâts matériels. Le ton et les positions se durcissant, enflammant les débats interactifs et la toile via les réseaux sociaux, exhibant les frustrations engendrées par les discours et les attitudes de la haine. Fort malheureusement, en l’absence d’une justice impartiale et compétente, ce sont l’injustice, l’impunité, les désespoirs et les déceptions qui s’accumulent, se transformant en radicalisation au profit des cyniques agitateurs de toutes les espèces.
Le mutisme, l’inaction ou l’impuissance des gardiens de la constitution, des acteurs de la société civile et des leaders religieux face à des tels agissements et transgressions des lois, règles et valeurs, suscite plusieurs interrogations par rapport à leurs rôles dans la cité pendant les moments les plus incertains. La désorganisation qui caractérise les acteurs sociaux, la partialité hypocrite des religieux et le manque de dextérité au sein des pouvoirs législatif et judiciaire créent une culture de laisser-aller. Ainsi les citoyens se retrouvent sans aucune défense face à la mal gouvernance et ses corollaires.
Tristement, c’est dans cette atmosphère délétère, sombre, négative et tendue que la Guinée célèbrera le 60ème anniversaire de son indépendance le 2 octobre 2018. Dans ce cas, en toute objectivité, le bilan qui sera étalé de la gestion des six dernières décennies de notre souveraineté, ne sera pas reluisant à beaucoup d’égards pour la première colonie d’Afrique noire Francophone à se libérer du joug colonial. Il n’y a pas eu de rupture, donc le changement tarde à se produire. L’état de la nation est grave!
Cependant, bien que nous soyons un résumé de la diversité d’un pays, dont les frontières actuelles furent arbitrairement tracées selon les intérêts impérialistes de l’envahisseur étranger, notre destin est inséparablement lié. Malgré le lourd héritage de notre passé et les vicissitudes de l’histoire, nos aspirations restent et demeurent communes. En tant que peuple ayant choisi ensemble la liberté, nous avons l’obligation d’appréhender l’importance de notre harmonie et cohésion sociales: base de tout bonheur collectif. La réalité évidente est, que nous vivons sur le même territoire, nous partageons la même citoyenneté, les mêmes droits, nous avons aussi les mêmes devoirs et les mêmes besoins. Donc, nous devons comprendre sans ambiguïté aucune, que c’est l’union de toutes les régions et de toutes les parties intégrantes de la nation, autour des idéaux, valeurs et pratiques démocratiques qui fera la force d’une Guinée prospère, une et indivisible. « E Pluribus Unum ».
Si les citoyens guinéens veulent profiter du vivre ensemble dans un État démocratique, unitaire, fraternel et solidaire; ils doivent impérativement dépasser les considérations passionnelles de leurs différences, tout en s’éloignant des manipulations politiciennes et de l’endoctrinement des ‘’prêcheurs de la fausse évangile’’. Ils doivent éviter, d’être sacrifiés sur l’autel du ‘’sectarisme triomphant » et de la « victimisation outrancière » au nom d’une quelconque fierté de suprématie et d’insoumission indomptables.
Les patriotes guinéens, les vrais ont le devoir citoyen de rester debout et unis contre l’arbitraire et l’injustice d’où ils proviennent. Ils doivent surtout œuvrer à l’avènement d’un vrai changement intégral, dont la jeunesse consciente et brave sera le moteur pour l’émergence d’un nouveau type de leadership débarrassé de toutes les tares de ses prédécesseurs.
Rappelons-nous, chers compatriotes, sans jamais le souhaiter, que les principales victimes d’une descente aux enfers de notre pays ne seront que des guinéens que nous sommes. Alors, prenons toute la mesure de la gravité de la situation socio-politique de notre pays, qui ne profite qu’aux vautours et pyromanes déguisés en faiseurs de miracles. Les défis que nous devons relever ensemble, ne doivent pas être confondus aux ambitions égoïste et machiavélique de qui que ce soit. Les hommes passent, mais la Guinée reste.
Le peuple doit être souverain et vigilant pour contrôler sa propre destinée.
Que Dieu bénisse la Guinée.
Almamy Kemo