OCS : 25 ans après Shanghai, l’Afrique au cœur des nouveaux équilibres de la gouvernance mondiale

Vingt-cinq ans après sa création, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a profondément changé d’échelle. Née dans un contexte marqué par les préoccupations sécuritaires en Asie centrale, elle s’est progressivement affirmée comme un espace de coopération couvrant l’économie, les infrastructures, l’énergie, le commerce, le numérique, la sécurité et les échanges entre les peuples. Son 25e anniversaire, célébré à Bichkek, offre à l’Afrique matière à réflexion sur les conditions d’une intégration régionale plus concrète, d’une plus grande autonomie économique et d’une voix collective plus forte dans la gouvernance mondiale.

Cette réflexion intervient dans un contexte international marqué par la montée des tensions géopolitiques, l’intensification des rivalités commerciales et les interrogations sur l’avenir du multilatéralisme. Lors de la réunion OCS Plus, Xi Jinping a appelé à ‘’promouvoir ensemble l’avènement d’un monde multipolaire égal et ordonné’’ en vue de parvenir à une ‘’gouvernance mondiale plus juste et plus équitable’’. Une position qui inscrit le 25e anniversaire de l’organisation dans une réflexion plus large sur l’évolution de l’ordre international.

Les enseignements de l’expérience de l’OCS posent une question directement liée à l’Afrique : comment transformer une proximité géographique, des intérêts communs et des accords politiques en mécanismes capables de produire durablement de la croissance, de la sécurité et de la prospérité ?

De l’Esprit de Shanghai à une coopération plus concrète

L’une des principales clés de lecture avancées par Xi Jinping réside dans ce qu’il appelle ‘’l’Esprit de Shanghai’’, fondé sur ‘’la confiance mutuelle, le bénéfice mutuel, l’égalité, les consultations, le respect de la diversité des civilisations et la recherche du développement commun’’. Le président chinois présente comme une expérience majeure de l’OCS la ‘’non-alliance, la non-confrontation et la non-hostilité envers les tierces parties’’.

Ces principes ne sont pas éloignés des ambitions affichées depuis plusieurs décennies par les organisations régionales africaines. L’Union africaine, les communautés économiques régionales et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) poursuivent elles aussi l’objectif de rapprocher les économies et de renforcer la capacité du continent à défendre ses intérêts.

La différence se situe dans la capacité à transformer ces ambitions en résultats mesurables. L’intégration régionale ne peut se limiter aux sommets, déclarations et accords. Elle doit se traduire par des infrastructures, des échanges, des investissements et une circulation plus fluide des personnes, des capitaux, des marchandises et des compétences.

Dans le bilan des 25 années de l’OCS, Xi Jinping indique que l’organisation est devenue ‘’l’organisation de coopération régionale de type nouveau la plus étendue et la plus peuplée au monde’’ et souligne son ‘’immense potentiel de développement’’. Il présente également la coopération dans les domaines politique, sécuritaire, économique, commercial et des échanges humains et culturels comme l’un des acquis de l’organisation.

Pour l’Afrique, l’enjeu est similaire pour passer d’une coexistence entre marchés nationaux à un véritable espace économique intégré. Le continent dispose de ressources naturelles, de terres agricoles, d’énergie, d’un marché de plus d’un milliard d’habitants et d’une population jeune. Mais ces atouts restent insuffisamment connectés.

Routes, chemins de fer, ports, réseaux électriques, télécommunications et infrastructures numériques sont donc essentiels. Sans ces connexions, la création d’un grand marché africain restera largement théorique.

La ZLECAf constitue déjà un cadre majeur pour réduire les barrières commerciales. Son efficacité dépendra toutefois de la capacité des États à investir dans les infrastructures et à harmoniser leurs politiques économiques.

Xi Jinping appelle les pays de l’OCS à ‘’valoriser les atouts, à explorer le potentiel et à relier les pôles de croissance’’ grâce à une coopération de qualité dans le cadre de l’Initiative « la Ceinture et la Route », afin de ‘’nous renforcer mutuellement, de contribuer au succès des uns et des autres et de créer ensemble des opportunités’’.

Pour l’Afrique, cette approche peut nourrir une réflexion sur ses propres corridors économiques. Leur efficacité dépendra de leur capacité à connecter réellement les zones de production aux marchés, aux ports et aux centres industriels.

Transformer davantage les ressources sur le continent

Pendant des décennies, le continent a exporté du pétrole, du gaz, du minerai ou des produits agricoles bruts avant de réimporter une partie des produits transformés. Cette situation limite la création d’emplois industriels et la part de valeur ajoutée conservée localement.

L’enjeu est de passer progressivement d’une économie d’extraction à une économie de transformation. Xi Jinping prône la consolidation de la coopération dans les domaines du commerce, de l’investissement, de l’interconnexion, des énergies et des ressources, tout en élargissant la coopération aux industries vertes et aux mines vertes.

Pour l’Afrique, les infrastructures ne doivent pas seulement servir à acheminer les matières premières vers les marchés extérieurs. Elles doivent permettre de développer autour des ressources des activités industrielles, logistiques, énergétiques, technologiques et de services.

Le mégaprojet minier Simandou en Guinée illustre cette problématique. L’exploitation du minerai de fer peut générer des revenus importants, mais son impact sur l’économie guinéenne dépendra aussi de la capacité du pays à développer autour du projet des infrastructures durables, des compétences, des activités industrielles, des services et des chaînes de valeur locales.

La question n’est pas uniquement de savoir combien de tonnes de minerai seront exportées, mais aussi combien d’emplois, d’entreprises, de compétences, d’infrastructures et de nouvelles industries pourront être créés en Guinée autour de cette activité.

Le numérique et l’intelligence artificielle, nouvelle frontière

La coopération internationale ne se limite plus aux infrastructures physiques. Le président Xi appelle à ‘’combler le fossé numérique et de l’IA, pour que les fruits de la révolution technologique et du développement bénéficient à tous les peuples du monde’’. Il cite l’intelligence artificielle, l’économie numérique, les industries vertes et les mines vertes parmi les domaines émergents dans lesquels l’OCS doit élargir sa coopération.

Le dirigeant chinois annonce la création d’un centre de coopération internationale sur l’application de l’IA avec les autres pays de l’OCS, la réalisation de 100 projets de coopération technologique dans les trois prochaines années et la formation de davantage de talents pour les industries vertes.

Sur le continent africain, cette évolution est stratégique. Le continent dispose d’une population jeune et d’un nombre croissant d’entrepreneurs et de développeurs, mais reste confronté à des déficits en matière de connectivité, de formation spécialisée, d’infrastructures numériques et d’accès aux technologies de pointe.

La coopération avec les partenaires étrangers ne devrait donc pas se limiter à l’importation de technologies. Elle devrait aussi favoriser le transfert de compétences, la formation des ingénieurs, les centres de recherche, la création de données locales et l’émergence d’entreprises africaines capables de développer leurs propres solutions.

La sécurité se pense aussi à l’échelle régionale

L’OCS est née dans un contexte marqué par des préoccupations sécuritaires. Xi Jinping rappelle que sa création répondait à ‘’la menace réelle des forces terroristes, séparatistes et extrémistes’’ et à la nécessité de ‘’préserver ensemble la souveraineté, la sécurité et les intérêts de développement’’.

Vingt-cinq ans plus tard, Le président chinois exhorte les membres de l’OCS à répondre de manière coordonnée aux menaces sécuritaires traditionnelles et non traditionnelles, notamment ‘’les trois forces du terrorisme, du séparatisme et de l’extrémisme’’, la criminalité organisée transfrontalière, le trafic de drogue et la fraude aux télécommunications. Il évoque aussi la sécurité de l’information, la biosécurité et la sécurité de l’espace extra-atmosphérique.

L’Afrique est confrontée à plusieurs défis comparables : terrorisme, criminalité transfrontalière, trafics, insécurité maritime ou cybercriminalité. L’enseignement n’est pas de copier les structures de l’OCS, mais de traiter certaines menaces à l’échelle régionale.

Dans le contexte actuel, aucun État ne peut efficacement lutter seul contre des réseaux qui ignorent les frontières. Le partage d’informations, la coopération entre services, la surveillance des frontières et la coordination judiciaire apparaissent ainsi comme des prolongements de l’intégration régionale.

Cette intégration comporte aussi une dimension humaine. Xi Jinping souligne la nécessité de ‘’poursuivre une approche centrée sur le peuple’’ et de ‘’consolider la base de l’amitié éternelle’’. Il appelle à construire des réseaux entre ‘’organes législatifs, partis politiques, établissements scolaires, think tanks, entreprises et médias’’.

Pour l’Afrique, une intégration durable doit donc également rapprocher étudiants, chercheurs, entrepreneurs, journalistes, artistes et professionnels. La libre circulation des personnes, la reconnaissance des qualifications et les programmes universitaires et scientifiques communs peuvent contribuer à créer une véritable communauté économique et humaine.

Une voix africaine plus forte dans la gouvernance mondiale

Cette réflexion prend une résonance particulière à l’occasion du premier anniversaire de l’Initiative pour la gouvernance mondiale (IGM), proposée par le président chinois Xi Jinping le 1er septembre 2025 lors de la réunion « OCS Plus » à Tianjin. Un an après son lancement, l’initiative place de nouveau au centre du débat international la question d’une gouvernance mondiale plus juste et plus équitable, ainsi que celle d’une participation accrue des pays du Sud global aux décisions qui façonnent l’avenir du monde.

L’IGM met en avant cinq principes dont l’égalité souveraine, le respect de l’État de droit international, le multilatéralisme, promouvoir une approche centrée sur les peuples et la nécessité de privilégier les actions concrètes. Ces principes s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la réforme et l’amélioration de la gouvernance mondiale et donnent une place particulière aux pays en développement dans les discussions sur l’évolution du système international.

Au cours de sa première année, l’IGM, présentée par la Chine, se veut comme une contribution aux efforts visant à renforcer le multilatéralisme, à améliorer la représentation du Sud global et à promouvoir une gouvernance internationale fondée sur la consultation, la contribution conjointe et les bénéfices partagés. Son premier anniversaire constitue une occasion de revenir de la capacité de l’Afrique à faire davantage entendre sa voix, à défendre ses intérêts et à prendre une part plus active à l’élaboration des règles qui régissent les relations internationales.

L’autre grande leçon du 25e anniversaire de l’OCS concerne la gouvernance mondiale. Xi Jinping affirme que ‘’tous les pays, grands ou petits, puissants ou faibles, riches ou pauvres, doivent jouir de l’égalité des droits, des chances et des règles’’. Il estime que ‘’les pays du Sud global sont partie importante d’un monde multipolaire et acteurs clés pour promouvoir la multipolarisation’’ et qu’ils doivent ‘’bénéficier d’une représentation plus importante dans les affaires internationales et y avoir davantage voix au chapitre’’.

Cette lecture rejoint plusieurs préoccupations africaines, notamment la réforme du Conseil de sécurité des Nations Unies, le poids limité du continent dans les grandes institutions financières internationales et la nécessité d’une meilleure représentation des économies émergentes.

Xi Jinping défend aussi ‘’le multilatéralisme, le dialogue et la concertation’’ et estime que ‘’les affaires du monde doivent être gérées par tous les pays à travers les consultations’’ et que ‘’les règles internationales doivent être élaborées par tous les pays’’. Il appelle parallèlement à renforcer ‘’l’autorité et la vitalité des Nations Unies’’.

Dans cette perspective, l’IGM constitue une nouvelle contribution à la réflexion sur les règles, les mécanismes et les principes devant encadrer la gouvernance mondiale. Elle vient compléter les initiatives précédemment proposées par Xi Jinping sur le développement, la sécurité et la civilisation, avec l’objectif affiché de contribuer à l’évolution du système de gouvernance mondiale vers davantage d’équité et de représentation.

Si l’Afrique dispose déjà d’un instrument politique majeur avec l’Union africaine, son influence dépend aussi de sa capacité à parler d’une voix suffisamment coordonnée sur les grandes questions stratégiques.

La diversification des partenariats avec la Chine, l’Inde, les pays du Golfe, la Turquie, l’Europe, les États-Unis ou d’autres acteurs émergents peut offrir au continent davantage de marges de manœuvre. Elle ne doit toutefois pas conduire à remplacer une dépendance par une autre. Elle suppose que les pays africains soient capables de comparer les offres, de négocier collectivement lorsque cela est possible et de défendre leurs propres priorités.

Que gagne l’Afrique de ses partenariats ?

C’est la question centrale que l’expérience de l’OCS permet de poser. L’Afrique ne manque pas de partenaires. Elle manque surtout, dans certains secteurs, de capacités suffisantes pour transformer ses partenariats en gains durables de productivité, d’industrialisation, de compétences et de création de valeur.

Un partenariat minier devrait être évalué à l’aune de son impact sur l’emploi, la formation et la transformation locale. Un partenariat infrastructurel devrait aussi être apprécié selon sa capacité à connecter les économies et à stimuler les activités productives. Un partenariat numérique devrait renforcer les compétences locales et l’écosystème technologique. Quant à un partenariat diplomatique, il devrait contribuer à accroître la capacité des pays africains à défendre leurs intérêts dans les enceintes internationales.

Cette logique rejoint l’idée défendue par Xi Jinping selon laquelle les résultats ‘’gagnant-gagnant’’, le bénéfice pour tous et l’inclusion doivent guider le développement. Il affirme que les pays du monde sont des ‘’partenaires interdépendants qui sont liés par un avenir partagé’’ et appelle à ‘’poursuivre la coopération ouverte’’.

L’intérêt de l’OCS pour l’Afrique réside donc moins dans la reproduction de son modèle que dans les mécanismes permettant à des pays différents par leur taille, leur niveau de développement et leurs intérêts de construire des coopérations concrètes.

L’Afrique peut s’inspirer sans reproduire

L’OCS et l’Afrique ne partent pas de la même histoire, de la même géographie ni des mêmes réalités politiques et économiques. Il serait donc illusoire de vouloir transposer mécaniquement son fonctionnement au continent.

L’Afrique possède déjà ses propres structures : l’Union africaine, les communautés économiques régionales et la ZLECAf. Le véritable défi est de rendre ces instruments plus opérationnels et de rapprocher les décisions institutionnelles des réalités économiques et sociales des populations.

Le message porté par Xi Jinping à Bichkek est que l’OCS doit continuer à renforcer ses partenariats, à favoriser le développement du Sud global et à contribuer à une gouvernance mondiale plus juste et plus équitable.

Pour l’Afrique, l’enjeu est surtout de traduire ces principes dans ses propres priorités : davantage de corridors, des marchés mieux connectés, des infrastructures énergétiques et numériques renforcées, une meilleure circulation des compétences et une transformation plus importante des ressources sur le continent.

Vingt-cinq ans après la création de l’OCS, son expérience intervient à un moment où l’Afrique cherche elle aussi à renforcer sa capacité d’action dans un monde devenu plus concurrentiel.

Le continent dispose des ressources, du marché et du potentiel humain nécessaires pour peser davantage. Mais ces atouts ne produiront pas automatiquement une plus grande autonomie économique et politique. Ils doivent être organisés.

Dans son discours, Xi Jinping résume l’ambition de l’OCS autour de trois orientations : promouvoir la prospérité partagée de l’espace eurasiatique, favoriser ‘’le développement et le renforcement du Sud global’’ et contribuer à ‘’la réforme et le perfectionnement de la gouvernance mondiale’’. Il décline cette ambition autour de quatre priorités : le développement, la sécurité, une approche centrée sur les peuples et une gouvernance plus équitable et plus ordonnée.

La principale leçon de l’OCS est peut-être que la puissance d’un espace régional ne dépend pas seulement de la somme des ressources de ses membres, mais de leur capacité à les connecter, à les valoriser et à défendre collectivement leurs intérêts.

Pour la Guinée, comme pour les autres économies africaines riches en ressources, la question est particulièrement concrète. Les grands projets miniers et infrastructurels peuvent constituer des accélérateurs de transformation, à condition de s’inscrire dans une stratégie nationale et régionale plus large.

Le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir avec quels partenaires l’Afrique doit travailler, mais ce qu’elle veut construire grâce à ces partenariats : des économies davantage intégrées, des chaînes de valeur installées sur le continent, des infrastructures capables de rapprocher les marchés, une jeunesse mieux formée, des entreprises africaines plus compétitives et une capacité collective à négocier les grandes transformations du monde avec davantage de poids.

Comme l’a souligné Xi Jinping à Bichkek, ‘’dans la gouvernance mondiale, la stagnation est synonyme de régression’’. Le défi pour le continent africain est de transformer l’accumulation de partenariats en une véritable stratégie de développement, d’intégration et d’influence.

Vingt-cinq ans après Shanghai, la question n’est finalement pas de savoir si l’Afrique doit reproduire l’expérience de l’OCS. Elle est de savoir ce qu’elle peut en retenir pour construire son propre chemin vers une plus grande intégration économique, une meilleure valorisation de ses ressources et une place plus forte dans la gouvernance mondiale.

Ciré BALDE, pour VisionGuinee.info

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