À dix-huit jours du scrutin présidentiel du 28 décembre, la Guinée vit au rythme d’une campagne électorale sous haute tension. Neuf candidats sont en lice, mais deux figures polarisent l’attention : le Général Mamadi Doumbouya, Président de la Transition depuis le coup d’État de septembre 2021, et Abdoulaye Yéro Baldé, ancien ministre de l’Enseignement Supérieur et technocrate, candidat du FRONDEG. Un duel qui rappelle étrangement l’élection présidentielle ivoirienne d’octobre 2000, quand un général putschiste avait tenté de confisquer le pouvoir face à un candidat civil.
Retour sur Abidjan 2000 : quand le peuple ivoirien a dit non au militaire
Le 22 octobre 2000, la Côte d’Ivoire connaît un moment décisif de son histoire. Le Général Robert Guéï, arrivé au pouvoir par coup d’État en décembre 1999, organise une élection présidentielle à laquelle il se présente. Ce soir-là, les résultats partiels donnent Laurent Gbagbo largement vainqueur avec 59% des voix. Mais le Général refuse sa défaite. Il dissout la Commission électorale nationale et s’autoproclame Président, faisant annoncer par le Ministère de l’Intérieur sa « victoire » avec 52,72% des suffrages.
C’était compter sans la détermination du peuple ivoirien. Par dizaines de milliers, les Abidjanais descendent dans les rues pour rejeter ce coup de force. Face à cette mobilisation pacifique, une partie de l’Armée refuse de réprimer les manifestants. Le 25 octobre, la garde présidentielle abandonne le palais présidentiel. Le général Guéï prend la fuite. Le lendemain, Laurent Gbagbo est investi Président de la République.
Vingt-cinq ans plus tard, ce scénario historique résonne avec force en Guinée, où un schéma similaire semble se dessiner : un militaire au pouvoir candidat à sa propre succession, des ressources étatiques mobilisées pour une campagne, et un candidat civil porteur d’une espérance et une alternative démocratique.
Yéro Baldé, le technocrate qui a dit non à Alpha Condé
À 60 ans, Abdoulaye Yéro Baldé a un parcours qui impose le respect à plus d’un. Titulaire d’un MBA de Columbia Business School, il a été Premier Vice-Gouverneur de la Banque centrale de Guinée de 2010 à 2015, avant d’être nommé ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique entre 2016 et 2020. Mais c’est son acte posé en 2020 qui forge sa stature politique : il démissionne du gouvernement pour protester contre le projet de troisième mandat d’Alpha Condé, refusant ainsi de cautionner ce qu’il considère comme une dérive autoritaire.
Aujourd’hui candidat du FRONDEG, Yéro Baldé présente un programme économique chiffré à 20 milliards de dollars sur cinq à sept ans, structuré autour de 36 mesures. Au menu : revue des contrats miniers pour les aligner avec les intérêts de la Guinée, création d’un million d’emplois, souveraineté alimentaire, soutien aux PME et startups, investissements massifs dans les infrastructures. Son slogan de campagne résume sa philosophie : “Chaque franc investi doit profiter directement aux populations.”
Le candidat du FRONDEG mise sur la transparence et promet une justice indépendante, libérée de toute influence du pouvoir exécutif. Un discours qui séduit les Guinéens attachés à l’État de droit, mais qui se heurte à une réalité : contrairement à son principal adversaire, Yéro Baldé ne contrôle ni l’administration, ni les forces de sécurité, ni les médias publics. Sa notoriété reste aussi limitée face à un président de transition omniprésent depuis quatre ans.
Doumbouya, le bilan infrastructurel comme argument
De son côté, le Général Mamadi Doumbouya fait campagne sur le bilan de sa transition. Plus de 1 000 kilomètres de routes bitumées, des ponts, des échangeurs, des hôpitaux régionaux, des écoles modernes dont l’établissement Barry Diawandou, la rénovation de l’aéroport international, la construction de la Cité administrative de Koloma. Le Président de la transition met aussi en avant la relance du projet Simandou, ce méga-projet minier abandonné pendant deux décennies et qui doit générer des milliers d’emplois.
Son directoire de campagne est décrit par les observateurs comme une “machine électorale professionnalisée” disposant de moyens considérables. Le général bénéficie du soutien de plusieurs formations politiques et de personnalités. Il dispose surtout de tous les leviers de l’État : administration territoriale, forces armées, médias publics, budgets.
Mais cette position de force comporte un revers majeur : elle pose la question de la neutralité et la transparence démocratique. Arrivé au pouvoir en renversant un Président élu, Mamadi Doumbouya viole, par sa candidature, les engagements pris devant la CEDEAO qui exigeait un retour rapide à l’ordre constitutionnel civil. Cette transgression affaiblit la crédibilité internationale de la Guinée et soulève des inquiétudes sur la sincérité du scrutin.
Six points communs troublants avec la Côte d’Ivoire de 2000
Les parallèles entre la Guinée de 2025 et la Côte d’Ivoire de 2000 sont saisissants. Dans les deux cas, un militaire putschiste se présente à une élection qu’il a lui-même organisée. Face à lui, un candidat civil expérimenté incarnant l’alternative démocratique. Le militaire contrôle l’ensemble de l’appareil d’État. Des candidats majeurs de l’opposition sont écartés du scrutin. L’élection se déroule sous haute tension. Le risque de manipulation des résultats plane.
La différence pourrait tenir à la réaction des citoyens. En 2000, les Ivoiriens sont descendus massivement dans les rues pour empêcher le vol de leur vote. En 2025, les Guinéens seront-ils prêts à défendre leur choix démocratique avec la même détermination ?
Deux visions antagonistes pour la Guinée
Au-delà des hommes, ce scrutin met en jeu deux trajectoires radicalement opposées pour le pays. D’un côté, la voie Doumbouya prolongerait une tradition africaine de militaires-présidents qui s’éternisent au pouvoir, au risque de l’isolement international et des sanctions. De l’autre, la voie Yéro Baldé incarnerait le retour à l’ordre constitutionnel civil, la compétence technocratique au service du développement, et la réintégration pleine et entière dans les instances régionales.
Les trois leçons d’Abidjan
L’histoire ivoirienne enseigne trois leçons aux Guinéens. D’abord, que la mobilisation citoyenne est décisive : c’est elle qui a empêché le vol des résultats en 2000. Ensuite, que l’armée peut refuser l’imposture : une partie significative de l’armée ivoirienne avait refusé de tirer sur le peuple et s’était ralliée au vainqueur légitime. Enfin, que la communauté internationale compte : le soutien de l’Union africaine et de la CEDEAO avait été crucial pour légitimer la victoire de Laurent Gbagbo.
Le 28 décembre 2025, les Guinéens ne choisiront pas seulement entre deux candidats, mais entre deux conceptions de la légitimité politique : celle qui naît du coup d’État et celle qui naît des urnes. Entre l’opacité et la transparence. Entre l’isolement et la réintégration régionale. Il y a un quart de siècle, face à une configuration similaire, le peuple ivoirien avait tranché. Il avait refusé qu’un général putschiste confisque le pouvoir. Il avait imposé la victoire du candidat civil légitime. Cette page d’histoire ouest-africaine pourrait bien s’écrire de nouveau, cette fois en Guinée. La vigilance citoyenne et la mobilisation pacifique seront, comme en 2000 à Abidjan, les clés du succès démocratique.
Joseph Pedro,
Analyste politique et éditorialiste