À l’approche du 2 octobre, on parle volontiers de souveraineté, de fierté nationale, de drapeau. Mais une nation indépendante se mesure aussi à la manière dont ses citoyens habitent leur cadre de vie. Que valent les discours sur la dignité si l’on marche, chaque matin, sur des montagnes d’ordures ?
Le drame de la décharge de Dar-es-Salam, il y a quelques semaines, nous a rappelé une vérité brutale : l’accumulation des déchets n’est pas un simple problème d’esthétique. C’est un danger de mort. Tricycles surchargés garés sur les trottoirs, tas d’immondices au pied des poteaux et des commerces, caniveaux obstrués par des bouteilles plastiques : ces images ne sont pas celles d’une fatalité. Elles sont le résultat de milliers de gestes quotidiens que nous avons tous cessé de questionner.
Je ne dresserai pas ici un procès de plus contre les autorités. Elles ont leur part, et je la rappellerai. Mais la science politique enseigne une chose simple : aucune politique publique ne survit à l’indifférence des citoyens. Le meilleur camion de ramassage ne sert à rien si le caniveau sert de poubelle. La meilleure loi reste lettre morte si chacun se dit : « ce n’est pas mon affaire ».
Qui jette le sachet plastique dans le caniveau ? Nous. Qui le retrouve, quelques semaines plus tard, dans les eaux de ruissellement qui inondent nos quartiers ? Nous. Qui, par ses constructions anarchiques sur les voies d’écoulement, aggrave les inondations ? Encore nous.
La citoyenneté commence là : reconnaître que le désordre collectif est la somme de nos négligences individuelles.
Une loi dissuasive
Jeter des déchets dans les caniveaux et les espaces non autorisés ne peut plus être toléré comme un simple manque de civisme. C’est pourquoi, il faut un cadre légal clair, avec des sanctions graduées, connues de tous et réellement appliquées. Une loi dissuasive n’est pas une punition : c’est une protection pour la vie de chacun.
L’abonnement à une PME de collecte
Parce que le dépôt sauvage naît là où le service fait défaut, chaque ménage, chaque commerce, chaque établissement doit adhérer à un service de pré-collecte. Ces petites entreprises, souvent portées par des jeunes, font le travail que d’autres évitent. Les payer, c’est reconnaître un métier et refuser l’entassement dans la rue. Le service a un coût, mais l’insalubrité en a un bien plus lourd : maladies, inondations, vies perdues.
Un soutien direct aux PME du secteur
Afin que ces acteurs ne s’épuisent plus, j’invite les autorités à subventionner directement les entreprises de collecte, de ramassage et de tri. Sans équipements, sans carburant, sans accès à des sites de dépôt accessibles, elles ne peuvent tenir la cadence, et les tas se forment. Investir dans la chaîne de collecte, c’est investir dans la santé publique et dans l’emploi des jeunes.
Transformer les déchets plutôt que les entasser
Puisque ce que l’on ne traite pas finit toujours par s’accumuler, le nouveau site de Baritodé, en cours d’aménagement pour accueillir les déchets de Dar-es-Salam et d’autres sites de Conakry, offre une opportunité historique. Qu’il ne devienne pas une décharge de plus, déplacée à quelques kilomètres. Qu’il accueille des unités de tri, de recyclage, de valorisation organique et énergétique. Bien gérés, les déchets créent des emplois, du compost, de la matière première. Mal gérés, ils tuent.
Chacun peut commencer aujourd’hui : séparer ses déchets, ne plus rien jeter dans les caniveaux, s’abonner à un service de collecte, alerter le quartier et la mairie sur les dépôts sauvages, refuser de construire là où l’eau doit passer. La sécurité de tous commence par des gestes responsables.
Les pères de l’indépendance ont choisi la dignité. À nous de la faire vivre dans nos rues, nos quartiers, nos marchés. Une Guinée propre n’est pas un luxe : c’est la condition d’une Guinée qui protège ses enfants et respecte ses citoyens. L’État doit faire sa part, et il la fait avec la vision de refondation portée par le Chef de l’État. Mais cette vision ne se réalisera que si chacun de nous devient, à son niveau, un acteur de la salubrité publique.
Cette semaine de l’indépendance, prenons un engagement simple : que plus aucun Guinéen ne perde la vie à cause de nos ordures.
Joachim Baba Millimouno
Politologue