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Enseignement de l’histoire dans les pays de l’AES : entre politisation et vérité historique

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Soutra

Pour paraphraser une boutade célèbre au sujet de la guerre, on pourrait dire que l’histoire est une affaire trop sérieuse pour la laisser uniquement entre les mains des enseignants d’histoire. Autrement dit, enseigner l’histoire, du primaire au supérieur, ce n’est pas seulement transmettre des connaissances sur le passé, ni simplement porter à la connaissance des générations présentes les réalisations matérielles, intellectuelles, spirituelles ou politiques des générations passées.

Enseigner l’histoire, c’est aussi façonner la conscience historique d’un peuple, construire son rapport au monde au service d’un projet politique de libération ou de souveraineté nationale. Les nouveaux États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) l’ont parfaitement compris.

Toutefois, et c’est là où le bât blesse, lorsque l’enseignement de l’histoire n’a plus pour objectif prioritaire la transmission du passé, mais devient l’apologie d’un homme ou d’un projet politique autocratique, il ne s’agit plus de transmettre un savoir, mais une doctrine.

À cet égard, certaines vidéos circulant sur les réseaux sociaux suscitent l’inquiétude. On y voit de jeunes Africains des pays membres de l’AES tresser des couronnes de lauriers aux leaders de cette confédération, portée sur ses fonts baptismaux le 16 septembre 2023, voire à leur mentor commun, le chef de l’État russe Vladimir Poutine.

Travestissement de la vérité historique

Ces choix pédagogiques auraient pu être considérés comme du folklore sans conséquence s’il ne s’agissait pas de très jeunes apprenants, dont le jugement et la conscience historique sont encore en formation. Ce qu’il y a de dramatique dans ces orientations pédagogiques, c’est avant tout le travestissement de la vérité historique.

Comme le soulignait déjà le journal Sahel Tribune, dans une parution de novembre 2024, au Niger et au Mali, le général Abdourhamane Tiani et le général d’armée Assimi Goïta n’y sont pas allés par le dos de la cuillère :

« Sous la houlette du général Tiani, le Niger veut retracer son histoire, de la préhistoire à nos jours. Cette démarche, portée par un comité d’universitaires, a pour ambition de fournir aux Nigériens un récit national global (…) Pendant ce temps, au Mali, c’est l’histoire militaire qui occupe le devant de la scène. Dans le cadre de la refondation de son système de défense, sous la vision du général Assimi Goïta, l’armée malienne entend raconter son passé glorieux, des empires médiévaux aux défis contemporains. »

Ce n’est pas tant le projet en lui-même qui est questionnable, mais sa conduite et sa finalité. Dans la quasi-totalité des nations, il existe un roman national : une narration de l’histoire qui se veut l’exaltation d’un passé idéalisé afin de renforcer chez chaque citoyen la conscience patriotique.

Deux dérives à éviter

La première consiste pour le pouvoir politique à éviter de vassaliser la recherche universitaire. Lorsqu’un régime s’implique directement dans l’écriture de l’histoire, la recherche perd toute crédibilité à l’échelle internationale, notamment auprès des universitaires étrangers. C’est malheureusement très souvent le cas dans les régimes totalitaires. Même les démocraties ne sont pas totalement à l’abri de cette mainmise du politique sur le travail des historiens, comme le démontre le contentieux actuel entre la France et l’Algérie.

La seconde dérive, indubitablement la plus dangereuse, consiste à faire de l’histoire d’un peuple l’histoire d’un homme. C’est malheureusement ce que l’on observe actuellement dans certains pays de l’AES. Qu’adviendrait-il de cette écriture autocratique de l’histoire si ces dirigeants n’étaient plus aux affaires ou si, par malheur, leur confédération venait à s’effondrer ? Faudrait-il alors modifier les manuels pour en écrire une nouvelle à la gloire du nouvel autocrate ?

La gravité de cette question est telle que même durant les années de parti unique et sous les régimes oppressifs que l’Afrique a connus, l’écriture de l’histoire africaine a été confiée à l’UNESCO, fondée en 1945 et basée à Paris. Les différents tomes qui en sont issus, réunissant les meilleurs chercheurs d’Afrique et du reste du monde, font aujourd’hui autorité et jouissent d’un large consensus dans le monde de la recherche historique.

Pour les nations de l’Alliance des États du Sahel, il serait bien plus pertinent de diffuser largement ces tomes sous forme de manuels scolaires. Elles y trouveraient matière à renforcer la conscience historique et patriotique de leurs citoyens sur un socle pérenne et consensuel. Dès lors, le jeu des alternances politiques et les querelles partisanes n’auraient guère de prise sur l’unité nationale. C’est ainsi que se sont construites les nations les plus anciennes, qui transcendent leurs dirigeants et se maintiennent sur le temps long.

Éric Topona

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