Il y a des nuits où le monde entier retient son souffle. Des nuits où l’air devient si lourd que chaque minute semble peser l’éternité. À Dinguiraye, cette nuit-là, des hommes en treillis ont frappé. Ils ont arraché une mère à son sommeil, une sœur à sa terre natale. Une octogénaire malade, née en 1958, l’année où notre pays a dit non à la soumission, oui à la dignité.
Soixante-huit ans plus tard, les yeux bandés, emportée vers l’inconnu, elle se demandait : qu’est devenue la Guinée pour laquelle elle est née libre ? Nous avons tremblé pour elle. Et avec elle, pour l’humanité. Parce que toucher une mère, c’est toucher l’idée même de ce qui nous relie.
Puis, contre toute attente, la lumière est venue. Elles ont été rendues à la vie, rendues à l’étreinte des leurs, rendues à cette liberté qui n’a pas de prix. Dans ce souffle, on a entendu ce que Tierno Monénembo appelait la grandeur silencieuse des gestes humains : cette force rare qui surgit quand l’homme tend la main au lieu de serrer le poing, quand il choisit le respect plutôt que la violence.
À ceux qui ont œuvré dans l’ombre – forces de sécurité, militants des droits humains, anonymes debout – nous disons merci. Vous avez prouvé que la solidarité peut vaincre l’impossible. Que des femmes de quatre-vingt-quatre ans ne sont pas des monnaies d’échange. Que la conscience peut repousser la honte.
Mais il serait indigne de nous arrêter là. La joie que nous ressentons aujourd’hui porte en elle une ombre. Et cette ombre, il faut la regarder.
Général Mamadi Doumbouya,
Je vous parle à l’homme qui, il y a quelques mois, a serré sa mère contre lui et a pleuré. Dans cette étreinte, nous avons vu ce que le pouvoir n’a pas tué : l’humain. Aujourd’hui, ce fils est plus fort que le général. Vous venez de rendre une mère à son fils. Vous avez dit “assez”. Ce geste vous grandit plus que tous les défilés et tous les discours.
Mais la Guinée vous demande : et les autres ? Où sont Foniké Menguè, Billo Bah, tous ceux dont les familles frappent aux portes qui restent closes ? Leur disparition n’est pas un dommage collatéral. Elle est la plaie ouverte de notre nation. La peur est encore la loi. La justice, encore un luxe.
Général, ne vous arrêtez pas. La libération d’une mère ne peut être un geste isolé. Faites-en un commencement. Faites-en le premier acte d’une amnistie qui marquera l’histoire. Ouvrez les portes. Rendez la liberté à ceux qui croupissent sans procès. Regardez les familles dans les yeux et dites : « La Guinée nouvelle ne construit pas ses fondations sur vos larmes. Rentrez chez vous. Votre enfant va revenir. »
Un homme qui libère n’est pas faible. Il est plus fort que celui qui enferme. Vous serez l’homme qui a choisi de panser les blessures plutôt que de les ignorer. La grandeur ne s’achète pas. Elle se vit, se décide, se construit geste après geste, jour après jour – me disait mon père.
Regardez autour de vous. L’Afrique vous observe. Le monde vous regarde. Et en Guinée, dans chaque ville, chaque village, chaque concession, des mères veillent. Leurs fils espèrent encore. Une nation entière retient son souffle.
La lumière de Dinguiraye ne doit pas s’éteindre. Il faut la protéger. L’agrandir jusqu’à ce qu’elle éclaire chaque recoin d’ombre de ce pays. Qu’elle guide votre main vers la seule refondation qui vaille : celle qui rend chaque citoyen à sa dignité, chaque enfant à sa mère, chaque mère à la paix.
Nous continuerons de veiller. Nous continuerons de croire. Nous continuerons de réclamer. Mais le prochain geste, c’est le vôtre.
L’honneur a frappé une première fois. Vous avez ouvert. Vous avez rendu une mère à son fils. Ce fut un beau jour.
Aujourd’hui, l’honneur revient. Il frappe fort. Il frappe avec la voix de tous ceux qui attendent encore. Il frappe avec les noms de ceux qui manquent. Ne laissez pas la nuit retomber. Ne croyez pas que vous en avez assez fait. On n’en a jamais assez fait quand il s’agit de vies humaines.
Rendez-les à la vie. Tous. Pas seulement ceux dont les noms sont connus. Tous. Les anonymes, les oubliés, ceux dont personne ne parle.
Et en les rendant à la vie, rendez-nous la Guinée. Un pays où l’on n’enlève plus les mères. Où l’on ne disparaît pas pour ses opinions. Où la peur n’est plus la langue officielle. Un pays où l’on peut dormir en paix.
Dinguiraye, mars 2026. Que les mères veillent sur nous. Qu’elles veillent sur vous, Général. Qu’elles veillent sur ce pays qui a tant besoin de justice, de lumière et de paix.
Rendez-les à la vie. Et que l’histoire retienne que c’est vous qui avez choisi d’éteindre la nuit.
Ousmane Boh KABA


Tout allait si bien dans cet article jusqu’à… L’AMNISTIE : CE PETIT MOT QUI BLANCHIT L’ARBITRAIRE ET PERSONNALISE UN SUJET GRAVE
Cet article de M. Kaba Ousmane Boh, porté par une écriture vibrante et symbolique, mêle émotion et plaidoyer moral.
Mais au cœur de cette prose maîtrisée, un mot détonne : « AMNISTIE ». Son emploi, loin d’être anodin, affaiblit le propos et introduit une ambiguïté politique lourde de conséquences.
UNE CONFUSION CONCEPTUELLE : l’amnistie suppose ICI une faute du côté des victimes
L’amnistie, dans son sens juridique strict, est une mesure qui efface des infractions commises par des personnes condamnées ou poursuivies. Elle présuppose donc une culpabilité, même si celle-ci n’a pas été formellement établie. Or, les personnes dont parle l’article — disparus, détenus sans procès, citoyens enlevés — ne sont ni condamnées, ni jugées, ni même officiellement accusées.
Employer le terme amnistie revient à suggérer, même involontairement, que ces citoyens auraient quelque chose à se faire pardonner. Cela inverse la charge morale : ce ne sont pas les victimes qui doivent être amnistiées, mais l’État qui doit répondre de ses actes.
UNE DILUTION DE LA GRAVITE DES FAITS DÉNONCES
M. KABA évoque des enlèvements nocturnes, des disparitions forcées et des détentions arbitraires c’est-à-dire des violations graves des droits humains. Parler d’« amnistie » dans un tel contexte revient à adoucir la nature des faits et à déplacer le débat du terrain de la justice vers celui de la CLÉMENCE de la générosité. Là où devraient s’imposer enquêtes, procès équitables et réparations, il glisse vers l’idée d’un geste magnanime du pouvoir, pardon de « l’homme » affaiblissant ainsi la porte portée dénonciatrice de son article.
UNE PERSONNALISATION EXCESSIVE D’UN SUJET GRAVE
Plus grave encore, M. Kaba s’adresse directement au Président Doumbouya en invoquant son humanité, sa relation à sa mère et sa capacité à poser des gestes symboliques. Cette stratégie, efficace pour émouvoir ou servir certains calculs politiques, devient problématique dès lors qu’elle s’accompagne d’un appel à l’amnistie.
L’amnistie est un acte discrétionnaire, un privilège du prince. En l’invoquant, M. Kaba renforce l’idée que la liberté des citoyens dépend de la volonté personnelle du Président, et non de l’État de droit, dans une situation pourtant gravissime où ce l’État ou encore le pouvoir est, selon certains opposants, suspecté d’être l’instigateur des abus dénoncés.
UNE CONTRADICTION AVEC L’ESPRIT DE L’ARTICLE
Tout au long de l’article, M. KABA exalte la dignité, la justice et la lumière, affirmant la nécessité de « rendre les citoyens à la vie ». Il dénonce la peur, l’opacité et les abus, rappelant que la libération des détenus et la vérité sur les disparitions relèvent de droits fondamentaux, non de faveurs. Or l’amnistie, acte de clémence réservé à des personnes fautives, transforme un impératif moral en geste politique. Elle fait des victimes des bénéficiaires et réduit la justice à une concession. Le mot contredit donc la philosophie même de son article.
Diané Taliby