CHU Ignace-Deen : un hôpital historique au bord du précipice (Par Dr. Karamo Kaba)

Le Centre hospitalier universitaire (CHU) Ignace-Deen traverse, depuis plusieurs années, une situation préoccupante, marquée par la vétusté de certaines infrastructures et l’insuffisance d’équipements médicaux modernes adaptés aux exigences d’un hôpital universitaire de référence.

Cette situation compromet la qualité et la rapidité de la prise en charge de nombreux patients et peut exposer les malades admis en urgence à des risques importants.

Dans un établissement de cette importance, chaque minute compte, chaque équipement peut faire la différence et chaque retard diagnostique peut avoir des conséquences irréversibles.

Ignace-Deen n’est pas un simple établissement de santé. C’est l’un des grands hôpitaux nationaux de Guinée, un centre hospitalier universitaire qui accueille des patients venant de Conakry, mais également de nombreuses régions du pays.

Une étude récente consacrée aux urgences chirurgicales de l’hôpital a, par ailleurs, recensé 409 urgences chirurgicales en seulement trois mois, d’octobre à décembre 2024. Parmi ces patients, 39,9 % ont nécessité une intervention chirurgicale en urgence, tandis que 21 patients, soit 5,1 %, sont décédés aux urgences. Le délai moyen de prise en charge thérapeutique était de 7,29 heures.

Ces chiffres doivent nous interpeller.

L’absence d’un scanner fonctionnel : une situation préoccupante

Nous sommes en 2026. Pourtant, l’absence d’un scanner fonctionnel à Ignace-Deen demeure un sujet de préoccupation. Cette situation avait d’ailleurs été publiquement évoquée en novembre 2025, lorsque le Premier ministre, M. Amadou Oury Bah, avait expliqué que la question du scanner était liée au projet de reconstruction globale de l’établissement.

On peut comprendre la logique consistant à vouloir éviter d’investir massivement dans un équipement destiné à un bâtiment appelé à être entièrement reconstruit. Mais la reconstruction prend du temps, tandis que les urgences médicales, elles, n’attendent pas. C’est précisément là que se trouve le problème.

Un patient victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC), d’un traumatisme crânien grave, d’une hémorragie interne ou de certaines urgences cardiovasculaires ne peut pas attendre plusieurs mois ou plusieurs années pour bénéficier d’un plateau technique moderne.

En cas de suspicion d’AVC, une imagerie cérébrale doit être réalisée le plus rapidement possible afin de déterminer la nature de l’AVC et d’orienter le traitement.

Un scanner n’est donc pas un équipement de confort. C’est un équipement vital. Dans l’AVC ischémique, le temps est déterminant. L’Organisation mondiale de la Santé estime qu’environ 2 millions de neurones peuvent être détruits chaque minute lorsque l’apport sanguin au cerveau est interrompu.

Les traitements de reperfusion doivent donc être administrés le plus rapidement possible chez les patients éligibles. Pour certains patients, la thrombolyse peut notamment être envisagée dans une fenêtre thérapeutique de 4,5 heures, sous réserve du respect des critères médicaux appropriés.

Imaginons donc un patient qui arrive à Ignace-Deen avec les signes d’un AVC.

Il faut l’examiner. Il faut réaliser rapidement son bilan biologique. Il faut effectuer l’imagerie cérébrale. Il faut déterminer s’il s’agit d’un AVC ischémique ou d’une hémorragie cérébrale. Il faut ensuite décider rapidement du traitement.

Chaque transfert vers un autre établissement disposant d’un scanner ajoute potentiellement du temps. Et dans l’AVC, le temps, c’est du cerveau. Certes, la proximité d’autres structures disposant d’équipements d’imagerie, comme celles de la Caisse nationale ou du camp Samory, peut constituer une solution de secours.

Mais un grand CHU national ne devrait pas dépendre systématiquement d’un autre établissement pour réaliser un examen aussi fondamental dans les situations d’urgence.

Je me rappelle qu’il y a environ cinq ans, un ami est décédé à la suite d’un AVC. Sa tête était posée sur mes genoux lorsqu’il a rendu l’âme dans la voiture de son grand frère. Il s’appelait M. Kabinet Camara. Lorsqu’il a été frappé par l’AVC, en pleine nuit, nous l’avons immédiatement conduit dans un grand centre hospitalier. Malheureusement, cet établissement ne disposait pas de scanner.

On nous a demandé de nous rendre à la Caisse nationale pour réaliser cet examen. En pleine nuit, nous avons pris notre ami et nous nous sommes dirigés vers la Caisse nationale. Entre-temps, le caillot sanguin avait commencé à provoquer des lésions au niveau du cerveau. Lorsque nous sommes arrivés, le service était fermé. La personne chargée de réaliser le scanner était déjà rentrée chez elle.

Heureusement, le grand frère de mon ami, qui était à l’époque un haut cadre de la Caisse, a appelé le médecin responsable du scanner. Celui-ci s’est levé, a pris sa voiture et est venu ouvrir le centre afin de réaliser l’examen.

Mais à ce moment-là, il était déjà trop tard. Après le scanner, alors que nous nous trouvions à moins de 1 000 mètres de la Caisse nationale, mon ami a rendu l’âme, sa tête toujours posée sur mes genoux. Il était très jeune.

C’est triste. Combien de personnes ont-elles déjà traversé la même douleur et vécu la même impuissance que moi ?

Les estimations disponibles sur le marché donnent des ordres de grandeur qui permettent de mesurer l’investissement nécessaire :

  • Scanner CT 16 coupes : environ 285 000 à 360 000 dollars US ;
  • Scanner CT 64 coupes : environ 500 000 à 700 000 dollars US ;
  • Scanner CT 128 coupes ou plus : environ 675 000 à 1 million de dollars US ;
  • Scanner 256 coupes et certains équipements très haut de gamme : jusqu’à plus de 2 millions de dollars US.

Ces montants restent indicatifs et peuvent varier considérablement selon le fabricant, les logiciels, les accessoires, les travaux d’installation, la garantie, la maintenance et les caractéristiques techniques de l’appareil.

À titre d’exemple, deux scanners neufs de 64 coupes représenteraient une enveloppe indicative de 1 à 1,4 million de dollars, avant même de prendre en compte certains coûts d’installation, d’aménagement et de maintenance.

Trois appareils représenteraient environ 1,5 à 2,1 millions de dollars pour cette catégorie de scanners.

Ce sont des investissements importants.

Mais lorsqu’il s’agit d’un hôpital national de référence, la question ne devrait pas seulement être : « Combien coûte un scanner ? » Elle devrait également être :

« Combien coûte l’absence d’un scanner ? »

Le scanner ne doit pas devenir l’arbre qui cache la forêt

Le véritable problème est celui du plateau technique global du CHU Ignace-Deen.

Un CHU moderne doit notamment disposer :

  • d’une imagerie médicale fiable et disponible 24 heures sur 24 ;
  • de scanners modernes ;
  • d’une radiographie numérique opérationnelle ;
  • d’équipements d’échographie performants ;
  • d’une réanimation correctement équipée ;
  • d’une oxygénothérapie sécurisée et continue ;
  • d’équipements adaptés à la néonatologie ;
  • d’incubateurs et de couveuses en nombre suffisant ;
  • d’un laboratoire moderne ;
  • d’une banque de sang performante ;
  • d’un système électrique sécurisé ;
  • de groupes électrogènes et d’une alimentation de secours ;
  • d’un système de production et de distribution d’oxygène médical ;
  • d’un service permanent de maintenance biomédicale.

Pendant ce temps, ailleurs, les investissements avancent. À l’instant où je rédige ce cri du cœur, les autorités sanitaires sénégalaises doivent inaugurer, ce lundi 10 août 2026, un hôpital de niveau 3 dénommé Hôpital Seydi El Hadj Malick Sy, avec l’ensemble des services et un plateau technique présenté comme moderne et complet. C’est une question de volonté et non simplement de moyens.

Le CHU Ignace-Deen souffre énormément. Concernant les nouveau-nés, aucune famille ne devrait avoir à craindre qu’un enfant perde sa chance de survie en raison d’un manque d’oxygène ou d’un équipement néonatal essentiel. Il faut également rendre hommage au personnel médical, paramédical et technique d’Ignace-Deen. Ces professionnels travaillent quotidiennement dans des conditions difficiles et se battent avec les moyens du bord pour sauver des vies, avec courage, compétence et ténacité. Le problème est donc avant tout structurel et institutionnel.

Reconstruire complètement Ignace-Deen est une nécessité nationale aujourd’hui. Cette question n’est d’ailleurs pas totalement ignorée par les autorités. En avril 2025, le ministère de la Santé avait annoncé que, dans le cadre de la reconstruction d’Ignace-Deen, de l’Institut de Nutrition et de Santé de l’Enfant (INSE) et du CMC de Matam, plusieurs entreprises avaient présenté leurs offres dans le cadre du processus de sélection.

Cette volonté de reconstruction constitue une avancée importante. Mais le peuple guinéen attend désormais que cette reconstruction devienne une réalité concrète.

Depuis des années, les mêmes infrastructures continuent d’accueillir des milliers de patients. Ces bâtiments ont été construits sous la Première République. Je n’étais même pas encore né.

Au cours des dernières années, plusieurs responsables se sont succédé à la tête du département de la Santé. Pourtant, la transformation profonde d’Ignace-Deen reste encore à concrétiser. Nous devons avoir le courage de reconnaître que nous avons parfois privilégié l’agréable au détriment de l’utile.

Un bâtiment administratif peut attendre. Une cérémonie peut attendre. Une infrastructure non essentielle peut attendre. Un patient en détresse respiratoire, un nouveau-né en difficulté, un traumatisé grave ou une personne victime d’un AVC, eux, ne peuvent pas attendre.

Monsieur le Président de la République, Général Mamadi Doumbouya,

Je ne sais pas si la réalité quotidienne vécue par les patients, les familles et les professionnels de santé à Ignace-Deen vous parvient avec toute sa précision.

Mais je suis convaincu d’une chose : si cette situation vous est exposée avec des chiffres, des besoins techniques clairement identifiés et des solutions concrètes, vous pouvez contribuer à la débloquer rapidement.

Votre intervention pourrait permettre d’accélérer le processus de reconstruction du CHU Ignace-Deen.

Je formule donc plusieurs propositions concrètes.

  1. Mettre immédiatement en place un plan d’urgence pour Ignace-Deen

Il serait nécessaire de réaliser un audit technique complet de l’ensemble des infrastructures, des équipements médicaux et biomédicaux.

  1. Installer rapidement des scanners modernes

Dans l’attente de la reconstruction complète, des scanners modernes pourraient être installés dans des conditions permettant, si nécessaire, leur intégration dans le futur CHU.

  1. Renforcer immédiatement la néonatologie

Il faut renforcer la néonatologie avec des couveuses, des respirateurs, des moniteurs multiparamétriques et un système d’oxygénation fiable et sécurisé.

  1. Sécuriser l’alimentation électrique

Un scanner moderne et les autres équipements médicaux de haute technologie ne peuvent fonctionner correctement sans une alimentation électrique stable.

  1. Accélérer la reconstruction complète du CHU

Cette reconstruction doit être menée avec un calendrier clairement défini.

Monsieur le Président, il faut taper sur la table.

Cette reconstruction d’Ignace-Deen ne doit pas être considérée comme une simple opération immobilière. C’est un projet de santé publique. C’est un projet de souveraineté sanitaire. C’est un investissement dans la vie humaine. C’est un investissement dans la formation de nos médecins, pharmaciens, biologistes, infirmiers, sages-femmes et autres professionnels de santé. C’est un investissement dans la recherche médicale. Et surtout, c’est un investissement dans la dignité du malade guinéen.

Monsieur le Président, je souhaite respectueusement que la reconstruction totale et la modernisation du CHU Ignace-Deen soient inscrites parmi vos priorités nationales majeures et que leur réalisation soit accélérée.

Nous pouvons construire un Ignace-Deen nouveau : moderne, numérique, sécurisé, doté d’un plateau technique de haut niveau et capable de prendre en charge les urgences les plus complexes. Le personnel est là.

Les compétences sont là. Les patients sont là. Il faut maintenant donner aux professionnels les moyens de travailler et aux malades les moyens d’espérer. Car derrière chaque dossier médical, il y a une vie. Et derrière chaque vie sauvée, il y a une famille, un avenir et une partie de la Guinée qui continue de vivre.

Ignace-Deen ne doit plus seulement être l’hôpital historique de la Guinée. Il doit devenir l’un des symboles de la renaissance sanitaire de notre pays.

Dr. Karamo Kaba
Pharmacien – Spécialiste en Gestion des Services de Santé. MBA in Pharma Biotech Business Management. DIU en Rétrovirologie – Certifié en Intelligence Économique Elevify.

Tatakaba66@gmail.com – 628 49 78 95

Sources et références

  1. Ministère de la Santé et de l’Hygiène publique de Guinée — Informations relatives au processus de reconstruction du CHU Ignace-Deen, de l’INSE et du CMC de Matam, avril 2025.
  2. Revue Guinéenne de Chirurgie — Étude sur les urgences chirurgicales au CHU Ignace-Deen, période octobre-décembre 2024 : 409 urgences, 39,9 % opérées en urgence et 21 décès aux urgences.
  3. Organisation mondiale de la Santé (OMS) — Fiche d’information sur l’accident vasculaire cérébral et recommandations relatives à sa prise en charge.
  4. American Heart Association / American Stroke Association — Recommandations 2026 sur la prise en charge précoce de l’AVC ischémique aigu.
  5. Organisation mondiale de la Santé — Recommandations et données techniques sur la prise en charge de l’AVC et l’importance de l’imagerie médicale.
  6. Excedr — Estimations des coûts des scanners CT selon le nombre de coupes et le niveau de technologie.
  7. Guinée360 — Article consacré à la question du scanner du CHU Ignace-Deen et au projet de reconstruction de l’établissement, novembre 2025.
  8. Données disponibles sur le CHU Ignace-Deen — Informations générales sur la capacité d’accueil de l’établissement.

 

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