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De retour en Guinée, Soulay Thiâ’nguel livre la « Cargaison » au CCFG après 5 ans d’exil

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Consultant en communication, journaliste, auteur et metteur en scène de théâtre, enseignant, Souleymane Bah, plus connu sous le nom de Soulay Thiâ’nguel, est titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication de l’université Lumière Lyon 2. De retour au bercail après cinq années d’exil, le lauréat du Prix RFI Théâtre 2020 s’apprête à présenter sa dernière pièce théâtrale La Cargaison au public mélomane de Guinée les 15 et 16 septembre prochains au Centre culturel français guinéen (CCFG). Rencontré en pleine répétition, l’artiste à plusieurs cordes à son arc, a marqué une pause pour nous parler à cœur ouvert. Interview.

VisionGuinee : La Cargaison sera présentée les 15 et 16 septembre au public. Dites-nous d’où vous est venue l’inspiration pour écrire cette pièce théâtrale ?

Soulay Thiâ’nguel : La Cargaison est un texte qui est fortement inspiré des jeunes dont le destin a été tragique après la première manifestation du FNDC en octobre 2019 contre la modification constitutionnelle. A l’époque, onze jeunes avaient été tués. Leurs corps étaient dans une sorte de prise d’otage. D’un côté, l’opposition et le FNDC voulaient organiser de grandes funérailles, comme on en fait souvent dans notre pays. De l’autre côté, l’Etat ne tenait pas à cela. Il y avait une certaine peur de montrer le coté répressif du pouvoir. Les corps avaient été baladés entre l’hôpital sino-guinéen et Ignace Deen. Finalement, chacun se demandait s’il fallait les enterrer au cimetière de Bambeto ou si leurs parents qui vont les récupérer pour les inhumer. La pièce est inspirée de cette tragédie-là.

A travers cette pièce théâtrale, que souhaitez-vous raconter ?

En réalité, la tragédie dont je parle dans le texte n’est qu’un prétexte pour poser une autre question qui, pour moi, est essentielle. Comment à un moment donné ces corps sont-ils devenus un enjeu du pouvoir ? Ils sont devenus une sorte d’espace où s’exprime chacune des positions à ne pas bouger. En ce moment précis, les corps n’ont aucune capacité d’expression. Ils ne peuvent plus dire ce dont ils ont envie.

Au même moment, chaque protagoniste reste dans sa position sans se poser pas la question de savoir ce que les corps sont en train de devenir. Il faut dire que cette histoire n’est pas particulière à la Guinée. On a vu après la mort de George Floyd aux Etats-Unis. Son corps a été le symbole d’une lutte. Il y a eu des violences qui ont résulté de cela. On a aussi vu en France ce qu’est devenu le corps d’Adama Traoré. Quand les gens meurent, on met un drapeau sur leurs cercueils et on court avec dans la ville. Le corps devient ainsi un enjeu. Le caractère humain disparait. On en a fait un objet. Ceux qui font cela n’ont plus d’humanité. La seule chose qui les intéresse, c’est comment exercer leurs pouvoir. C’est une question universelle de l’incapacité de l’être humain à n’être guidés que par nos propres intérêts.

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Peut-on faire un lien entre les faits exposés dans la Cargaison et votre exil forcé en France ?

Disons que mon exil en France est une coupure de mes racines. Etre coupé du pays amène peut-être à une réflexion plus distancée vis-à-vis du pays. L’exil est une espèce de prolongement d’une vie qu’on était censé avoir dans son pays. Cargaison exprime quelque chose de l’ordre de la rupture que j’ai avec mon pays, parce que j’ai un regard lointain. Le texte a un lien avec mon exil. Je pense que si j’étais resté en Guinée, je n’aurais peut-être pas pu l’écrire. En étant en France, j’ai eu plus de possibilités d’écrire. Pendant mes 5 années d’exil, j’ai écrit 5 textes de théâtres. J’avais cette distanciation pour réussir à faire de la réalité quelque chose qui dépasse le caractère factuel. C’était une façon de vivre ce qui se passe dans ce pays, en étant loin de mon pays.

A quel point le théâtre vous a-t-il aidé à tenir bon durant votre exil sous le régime d’Alpha Condé ?

Le fait de m’exiler en France a fait que j’avais besoin d’avoir quelque chose à laquelle je dois m’accrocher. La violence que j’ai subie, il fallait d’une façon ou d’une autre que je l’extériorise. L’écriture était donc un moyen pour moi de supporter la réalité violente dans laquelle je vivais. L’écriture était aussi une occupation après notre arrivée dans un pays où on se retrouve sans travail, entre quatre murs où on n’a aucune vie sociale. L’écriture théâtrale devient ainsi un moyen d’extérioriser les démons. Elle m’a permis de tenir bon. Parce que tous les jours, on vit des violences. L’art pour moi, l’écriture en particulière, permet d’avoir un refuge et de dire la violence sans que cette violence ne soit physique. Je ne suis pas physiquement violent, je ne peux pas prendre un couteau pour poignarder quelqu’un, mais mes textes sont tranchants.

Après les pièces théâtrales ‘’Danse avec le diable’’ et ‘’Tu m’aimeras’’,  place à la ‘’Cargaison’’. A quoi le public doit-il s’attendre les 15 et 16 septembre prochains au CCFG ?

A une démarche différente de ce que j’ai fait jusqu’ici. Cargaison met au cœur de son dispositif la question des corps. Je comprends les corps. J’utilise les corps comme des dépouilles, des cadavres. J’utilise également le concept de corps comme une sorte d’objet modelable, manipulable. C’est un travail de corps. Le public verra un théâtre différent de ce qu’on a l’habitude de voir ici. Il y a un énorme travail de voix, de corps. La pièce est faite de 14 personnages :  il y a un bébé qui parle, un cadavre qui parle ; un corps qui parle, un corbillard, un cimetière, etc. Ces personnages sont portés par trois comédiens sur scène. Ça veut dire que chacun des comédiens joue plusieurs personnages à la fois. Il y a un travail de transformation corporelle et vocale en fonction de chaque personnage. C’est un travail novateur dans l’espace artistique et théâtrale en Guinée. Je suis convaincu que la démarche que nous sommes en train d’utiliser est novatrice. Le public aura droit à un spectacle de 1 heure et 15 minutes.

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On vous connaît avec plus plusieurs casquettes : écrivain, enseignant, expert en communication, journaliste politiquement engagé, acteur culturel. En quelques mots, comment vous définissez-vous ?

Je me définis comme un schizophrène. En communication, on dit souvent que dans un ‘’Je’’, il y a plusieurs ‘’Je’’. Donc il y a plusieurs personnes dans une seule personne. Je suis un schizophrène. Je n’ai pas plusieurs personnalités, mais je crois que j’ai deux identités qui s’expriment en fonction de l’espace dans lequel je suis. La première identité, c’est Souleymane Bah que je suis dans la vie de tous les jours. Ce Souleymane Bah a besoin de l’existence de Soulay Thiâ’nguel, mon autre identité. Thiâ’nguel, c’est l’auteur, l’homme de culture, le metteur en scène, le créateur. Il se détache du réel pour aller dans la fiction. Il a besoin de transcender les frontières du premier. Soulay Thiâ’nguel ne s’embarre pas de tout ce qui peut devenir contrainte sociale. Il est libre, il a une totale liberté de dire ce qu’il veut, d’écrire ce qu’il veut. Ce que Souleymane Bah ne peut pas être parce qu’il est père de famille, secrétaire général du ministère de l’information et de la communication, un frère, un fils. Il respecte des règles sociales qu’il ne peut pas enfreindre.

Un message à l’endroit de la nouvelle génération qui désire se lancer dans le théâtre ? 

Je voudrais faire comprendre aux gens qu’être artiste est un travail. On ne devient pas artiste parce qu’on n’a plus rien à faire de sa vie. Ce n’est pas quelque chose de simple et dérisoire. C’est un boulot qui demande de l’exigence, de la rigueur et du travail. Pour la Cargaison, figurez-vous que nous sommes en train de répéter 6 jours par semaine sur un texte depuis 8 semaines dont 2 à Lyon en France. Donc L’art n’est pas un jeu. C’est tout un travail qui exige de l’abnégation, de la disponibilité physique et mentale, du respect vis-à-vis du public. La seule façon de bien faire, c’est de se contraindre à donner son temps, son énergie et sa capacité à être ouvert à toutes les possibilités.

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