Chef Souleymane Diallo, 24 heures après un autre bienveillant doyen, Amirou Barry de l’AGP, endeuille la presse par l’annonce de sa disparition, ce lundi 1er juin 2026 au Canada. Ancien journaliste de l’organe du Parti-État (Horoya), le fondateur du Groupe Lynx-Lance aura, plus que tout autre, incarné l’émergence et la croissance de la presse indépendante en Guinée.
Héros, Seigneur, Aristocrate, Monument, Baobab, tous ces superlatifs et bien d’autres ne seront jamais assez pour rendre hommage à l’une des grandes figures de la presse guinéenne et africaine et reconnaître son inlassable combat en faveur du pluralisme, de la liberté et du droit à l’information.
Mais admettons que, pour ce pionnier pour lequel le journalisme ne pouvait ou ne devait mener qu’au journalisme, le nom le plus approprié est celui de journaliste. Oui, l’illustre disparu s’est voulu exclusivement et entièrement professionnel, avec tous les avantages, inconvénients, risques et même dangers qui accompagnent son exercice indépendant et rigoureux.
En effet, depuis que les Journées de l’information, organisées en 1991 par le ministère du même nom dirigé à l’époque par Hervé Vincent Bangoura, ont décidé d’autoriser la presse écrite indépendante, El Hadj Souleymane Diallo a fait le choix d’occuper l’espace libéré en lançant immédiatement un satirique du nom de Lynx, avec la légendaire citation du président Lansana Conté en haut de la page de garde : « Je n’ai pas peur des critiques », que complète celle, non moins annonciatrice de la ligne éditoriale, du journaliste, romancier et philosophe hongrois Arthur Koestler : « L’histoire se fiche pas mal que vous rongiez les ongles. »
Ainsi, les acteurs de la vie publique, dont les activités, actions et actes sont soumis à la loupe de la satire, sont habilement prévenus que le Lynx n’aura aucun état d’âme à partir du moment où le numéro 1 guinéen accepte lui-même d’être exposé et raconté dans l’exercice de son pouvoir.
Ce principe sera le sien et celui de la ligne éditoriale du Lynx et, plus tard, de La Lance, l’hebdomadaire du mercredi, durant les 30 ans d’une carrière professionnelle riche, émaillée d’ennuis, d’intimidations et de toutes sortes de tracasseries. Il n’était pas un patron de presse cloîtré dans son bureau, mais bel et bien un journaliste de terrain, allant partout, même à des heures tardives, là où se trouvait l’information, un profond fouineur.
Du président Lansana Conté, « Fory Coco », à Alpha Condé, « le grimpeur », en passant par Jean-Marie, « le lapin d’Oré », ou Bah Mamadou, « Banqueroute », Cellou Dalein Diallo, « la petite cellule », personne n’a été ménagé dans le sens du poil. Le leader du PRP supportait mal le nom de « Sira de novembre » et s’employait souvent à prouver sa non-implication dans l’agression du 22 novembre 1970 qui lui valait ce nom manifestement gênant pour l’ancien journaliste de JA. Tout comme Alpha Condé avec « le grimpeur », en référence au saut en hauteur sur le mur du stade de Coleah que lui a attribué Thierry Perret, l’envoyé spécial de RFI, après son meeting dispersé du 19 mai 1991.
Après les événements des 2 et 3 février 1996, il demande au président Lansana Conté, lors d’un point de presse initié par le directeur du Bureau de presse, Mamadouba Diabaté, si un remaniement était envisagé. Le président, secoué par la mutinerie, répond par l’affirmative sans le vouloir ou le savoir : « Pourquoi vous me demandez ça ? Ce n’est pas votre affaire. Même si je dois le faire, je ne vais pas vous le dire… »
Quelques mois après survient le 9 juillet 1996 avec la création et la nomination de Sidya Touré aux fonctions de Premier ministre, suivies, le 11 juillet, d’un gouvernement dit de technocrates.
Avec le futur président de la République, les relations ont été si difficiles et conflictuelles que l’ancien leader estudiantin a invité ses militants à boycotter le Lynx. Cependant, le satirique du lundi a pris fait et cause pour le leader et candidat du RPG à la présidentielle de décembre 1998 après son arrestation à Pinet et son incarcération à la Maison centrale. Un soutien si fort qu’à sa sortie de prison, à la suite de la grâce présidentielle du général Lansana Conté en 2001, Alpha Condé a désigné Souleymane Diallo et un autre journaliste du Lynx, Ben Pepito, pour l’accompagner dans sa tournée africaine.
Par rapport à cette embellie, Biram Sacko, sévère chroniqueur envers le leader du RPG, raconte non sans humour : « En constatant l’amélioration des relations entre le patron du Lynx, qui fréquentait désormais son leader à Mafanco, un fanatique a suggéré à Alpha Condé de demander à Souleymane Diallo de remplacer ‘le grimpeur’ par un autre nom. Mais Alpha Condé, très avisé, a immédiatement rétorqué : ‘Non, non, non, tu veux qu’il me colle un nom d’oiseau ?’ »
Les relations n’étaient pas meilleures non plus avec le Premier ministre de consensus Lansana Kouyaté, souvent maltraité par ses journaux.
Depuis la résidence de l’ambassadeur du Japon, où nous étions invités à un dîner ce 20 mai 2008, Souleymane Diallo suivait sur son portable le processus de limogeage jusqu’à la signature du décret par le président Lansana Conté. Aussitôt, il a livré la nouvelle en ajoutant, non sans cynisme : « J’ai récupéré un ami aujourd’hui. »
L’évocation du « Chef » (on s’appelait ainsi) me rappelle beaucoup de souvenirs d’ordre professionnel que nous avons partagés ensemble.
En 1995, nous avons, lui et moi, représenté la Guinée à un séminaire international sur la liberté de la presse et l’état de la démocratie en Afrique à Cotonou (Bénin). Durant les deux semaines de notre séjour au pays du Quartier latin, j’ai eu l’occasion de mesurer la profondeur de la passion journalistique d’un patron de presse qui ne pouvait se sentir mieux nulle part ailleurs ni faire carrière que dans cette noble profession.
Lors de ce séjour, il me prévint des ennuis qui pourraient l’attendre à Conakry après la publication d’un article sur la dulcinée du président Lansana Conté, Hadja Kadiatou Seth Conté, ancienne Miss Guinée. Effectivement, Souleymane Diallo ira en prison à notre retour, mais la presse a su se mobiliser et s’organiser afin d’obtenir sa libération.
Condamné finalement à verser un montant de 600 000 GNF à l’époque, sans peine de prison, il comprit le danger pour une presse désunie évoluant dans un environnement sans organisation structurée ni cadre juridique. Il s’emploie dès lors à créer ou à relancer, avec d’autres patrons de presse des années 1990 (Alkaly Sylla, Abdoulaye Top Sylla, Tibou Kamara, Sanou Kerfalla Cissé, Ismaël Bangoura, etc.), l’AGEPI (Association des éditeurs de la presse indépendante), l’OGUIDEM (Observatoire guinéen de la déontologie et de l’éthique des médias) et l’AJG (Association des journalistes de Guinée).
Naturellement, Souleymane Diallo bénéficia à chaque fois de la confiance de ses pairs pour assumer la présidence de toutes ces structures. Il a été à la hauteur de cette confiance.
En décembre 1999, il me désigne pour poser les questions de la presse guinéenne au président Jacques Chirac lors de la conférence de presse conjointement animée avec son homologue guinéen, le président Lansana Conté.
Aussi, grâce aux efforts conjugués sous son leadership, la presse guinéenne bénéficia de plusieurs bourses et stages de formation ou de perfectionnement à l’étranger, notamment au Canada, où une vingtaine de débutants ou stagiaires ont pu se rendre. Nous avons également pu trouver des moyens auprès des ambassades et organismes internationaux pour couvrir les grands événements des années 1990-2000, notamment les rendez-vous électoraux sur toute l’étendue du territoire national.
La solidarité était toujours totale chaque fois qu’un journaliste était inquiété. Siaka Kouyaté, Thiernodjo Diallo Bebel, Aboubacar Sakho, Mandian Sidibé, Ben Pepito, Boubacar Yacine Diallo, actuel président de la HAC, Tibou Kamara, Aboubacar Condé, le Groupe L’Indépendant-Démocrate et tant d’autres ont ainsi bénéficié de la mobilisation de ces structures à un moment ou à un autre lorsqu’ils ont été confrontés à la répression de dirigeants que nous avons qualifiés de prédateurs de la presse.
À son initiative, nous avons porté le combat pour la protection des médias sur le terrain de la dépénalisation des délits de presse, finalement obtenue avec la signature d’un protocole d’accord avec le garde des Sceaux, Abou Camara, en 2001.
Avec son imprimerie, il facilita la parution régulière des titres existants dans les années 2000.
C’est à Souleymane Diallo que les médias guinéens doivent la subvention versée depuis 2001. En effet, lorsque le ministre des Finances de l’époque, Cheick Amadou Camara, m’appelle et me charge de convier mes confrères à une réunion qu’il initie, en janvier de cette année-là, dans son bureau, il nous reçoit et nous annonce (Sanou Kerfalla Cissé Malick, Tibou Kamara, Souleymane Diallo et moi) le geste de 280 millions de GNF que le président Lansana Conté nous offre. C’est bel et bien Souleymane Diallo qui, après avoir remercié le président de la République et le ministre, répond que cette magnanimité serait encore plus utile si elle était institutionnalisée. Le ministre et le président de la République acceptent cette proposition sans difficulté, et le premier montant a ainsi été versé sous la forme d’une subvention de l’État à la presse, et non comme un don du président Lansana Conté aux patrons de presse que nous étions.
C’est également en grande partie à Souleymane Diallo que nous devons la HAC (Haute Autorité de la Communication). En 2010, nos chemins se croisent à nouveau au CNT (Conseil national de la transition), plus précisément à la Commission Communication avec Hadja Saran Touré, Fodé Bouya Fofana, Amadou Tham Camara, feu Sékou Mady Traoré et Morane Diallo. L’unanimité se fait sur son nom comme président.
À ce titre, il demande et obtient de la présidente Hadja Rabiatou Serah Diallo et du bureau dont il est membre l’autorisation de permettre à la Commission Communication qu’il préside de proposer un projet de loi sur l’organisation des médias. Et c’est bien lui qui nous soumet, à nous les membres, la mouture sur les statuts de la future Haute Autorité de la Communication destinée à remplacer le CNC (Conseil national de la communication).
Le texte final issu de nos travaux en commission est adopté à l’unanimité lors de la plénière, consacrant ainsi la création de l’actuelle HAC.
Éprouvé par le décès de son unique garçon, il était depuis quelques années souffrant. Il y a une dizaine d’années, notre frangin Aboubacar Akoumba Diallo m’interpellait : « Souleymane est malade, fatigué, vous devez revenir… »
À la suite du décès de notre regretté Abdoulaye Sankara Abou Maco, il a tenu à m’exprimer sa compassion.
Après plus de 30 ans de combat pour l’émancipation de la presse dans un espace démocratique et de liberté, Souleymane Diallo laisse en héritage une immense œuvre, mais part avec quelques regrets au regard de l’état actuel de la presse guinéenne. À Tibou Kamara, avec lequel il communiquait souvent, il n’a pas caché son amertume de constater que tous les acquis soient aujourd’hui contrariés, avec un recul certain tant dans la prise de conscience des professionnels que dans la perception qu’ont les dignitaires des médias.
« Ai-je combattu pour rien ? », s’interroge Souleymane Diallo en rencontrant la mort. Non, pas du tout, CHEF. À l’instar du prestigieux Prix Mohamed Maïga pour le journalisme d’investigation africain décerné à Habib Marouane Camara ce lundi de ta disparition physique, ce qui constitue un symbole fort, le professionnalisme que tu as défendu survivra à toutes les tempêtes.
Veuille Allah, notre Createur, t’accepter dans éternel pradis. Amen !
Abdoulaye Condé

