Emprunt obligataire guinéen : derrière les 183 %, la question du risque bancaire (Par Elhadj Aziz Bah)
Le 23 octobre, le Trésor guinéen demandait 2 500 milliards de francs à ses banques. Il en a reçu 4 579, soit 183 % de l’objectif, et a tout retenu. La presse a salué un raz-de-marée de confiance. Le chiffre impressionne, mais une sursouscription mesure l’appétit des acheteurs, pas la solidité de l’édifice. La vraie question est ailleurs : que révèle cette demande sur l’économie guinéenne et sur ceux qui la portent ?
Ce que l’opération réussit
Reconnaissons d’abord les atouts. La dette est libellée en francs guinéens : aucune dépréciation ne peut alourdir la facture, d’autant que la monnaie a peu bougé, avec moins de 1 % de recul face au dollar sur un an. Les fonds sont disponibles immédiatement, alors que le programme de 425 millions de dollars négocié avec le FMI attend encore l’aval de son Conseil. Avec un coupon de 11 %, l’État emprunte moins cher que le taux débiteur moyen des banques (13,2 %), et le pays gagne enfin une référence à cinq ans pour l’argent long.
Le contexte est porteur : croissance de 7 % au deuxième trimestre, compte courant redevenu excédentaire, exportations de Simandou en montée en puissance. S’endetter sur cet avenir n’est pas imprudent en soi.
Des banques en première ligne
Reste à savoir qui a financé l’opération. Sept banques ont soumissionné, dont Afriland First Bank pour près de 30 % du total. Pour un établissement guinéen, un titre d’État à 11 % est un refuge logique : le secteur privé est étroit et risqué, tandis que le Trésor paie. Ce n’est pas forcément un vote de confiance, c’est aussi un réflexe de prudence.
Selon le FMI, l’exposition des banques au secteur public est passée de 15 % de leurs actifs en 2014 à près de 30 % fin 2023, avant cette émission. Entre-temps, les tensions de liquidité se sont répétées en 2025 et 2026, au point que la banque centrale a injecté près de 3 000 milliards de francs. Lorsqu’elle a assoupli les réserves obligatoires, une partie des liquidités libérées a nourri les titres publics plutôt que le crédit.
D’où une interrogation légitime, que les données publiques ne permettent pas de trancher : d’où vient la liquidité qui a financé cette émission ? Si elle provient en partie de la banque centrale, l’épargne intérieure mobilisée serait moins abondante qu’il n’y paraît. C’est une question à poser à la BCRG, non une accusation.
Le coût discret de l’argent facile
Le premier coût est celui de l’éviction. Le crédit au secteur privé ne dépassait pas 10,4 % du PIB en 2024. Chaque franc immobilisé cinq ans dans une obligation d’État est un franc qui ne finance ni un commerçant, ni un agriculteur, ni une PME. Le second est budgétaire : à 11 %, l’opération coûtera environ 500 milliards de francs d’intérêts par an, selon nos calculs.
Vient ensuite l’usage des fonds. Le ministère invoque le programme Simandou 2040. Mais le budget 2026 révisé consacre environ 5,5 trillions de francs à maintenir le carburant à 12 000 francs le litre, tout en réduisant l’investissement public de 2 729 milliards. Emprunter cher pour soutenir la consommation n’a rien d’un investissement.
Enfin, l’État a choisi de lever 2 079 milliards de plus que prévu : la demande fixe un plafond, pas une obligation. Et les chiffres de la dette restent flous : 51,5 % du PIB en 2025 selon la Banque mondiale, bien moins selon d’autres estimations. Cet écart est en soi un signal.
Ce que dira le budget 2027
Cette réussite n’est ni un triomphe ni une alerte : c’est une charnière, et le budget 2027 dira de quel côté elle bascule. Trois tests permettront d’en juger :
- Un plafond d’endettement publié, et pas seulement un besoin déclaré.
- Des fonds traçables vers des lignes d’investissement, non vers le financement des subventions.
- Une analyse de viabilité de la dette et l’aval du Conseil du FMI avant toute nouvelle émission.
La Guinée détient l’atout le plus rare du développement : une vraie poussée de croissance. L’histoire est sévère avec les pays qui hypothèquent un boom avant qu’il n’arrive, et généreuse avec ceux qui s’imposent la discipline tôt. Le verdict tombera en 2031, à l’échéance de l’obligation, et se mesurera en routes construites, en PME financées et en un Trésor qui aura su emprunter moins qu’il ne le pouvait.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.

