[dropcap]N[/dropcap]ous y voilà encore avec les militaires qui font irruption sur la scène politique nationale. Depuis le 5 septembre dernier, notre pays est à la croisée des chemins. Nous craignons tous : militaires, société civile, citoyens ordinaires, jeunes, vieux, de commettre les erreurs du passé qui nous ont fait atterrir dans cette incertitude que nous vivons aujourd’hui !
Bref, nous n’avons jamais été aussi conscients de notre situation qu’en ces temps-ci ! Cependant, il est opportun de rechercher les causes profondes d’une telle situation ? Est-ce, comme le disent certains, la faute à nos élites politiques qui, pour l’écrasante majorité, ne se soucient que de leur carrière politique, comment garder leurs privilèges ? Ou bien, comme beaucoup le relèvent aussi, est-ce la conséquence de l’absence d’institutions fortes jouant pleinement leur rôle de contre-pouvoir ? Ou encore s’agit-il de l’absence de maturité citoyenne, dans un pays qui compte encore un grand pourcentage d’analphabètes ?
Le colonel Mamady Doumbouya, président du CNRD, dans son discours devant les leaders politiques, a dit, je le cite : « nous de l’armée et vous les élites : intellectuels, politiciens, hauts cadres, avons échoué depuis des années ».
L’avènement du professeur Alpha Condé au pouvoir en 2010 avait soulevé un réel espoir chez beaucoup de Guinéens. Mais très vite nous avons assisté à une concentration des pouvoirs dans les mains d’un président qui se voyait déjà en monarque. Pire, il a tout fait pour ne pas mettre en place à temps les autres organes de la démocratie : l’Assemblée Nationale dont les élections ont été retardées à souhait, en attendant le moment propice pour le pouvoir ; les élections municipales organisées dans une ambiance de soupçons, en 2018, etc. Bref des élections organisées dans un climat qui n’honore personne.
Sans entrer dans le détail de toutes nos tares ici, il est clair que chaque Guinéen a compris aujourd’hui que de simples élections présidentielles, fussent-elles transparentes et crédibles, ne suffiraient pas et ne garantiraient pas que celui ou celle qui sera élu(e) à l’issue de ces élections ne se transformera pas en despote qui foulera aux pieds les acquis déjà réalisés.
C’est pourquoi, fait remarquant, la plupart des Guinéens ordinaires ne sont pas pressés d’aller aux élections, sauf peut-être les chefs des partis dont la seule finalité est d’accéder au pouvoir. Il nous faut des digues pour sanctuariser nos institutions pour éviter qu’on se retrouve demain dans la même situation. La nature humaine tendant à être égoïste, la question est de savoir comment sanctuariser nos institutions futures pour éviter qu’à l’avenir un président égoïste n’accapare des institutions démocratiques selon son bon vouloir et celui de son clan.
Si Donald Trump a pu malmener les institutions démocratiques américaines vieilles de plus de deux cents ans, les dernières élections se sont terminées dans les émeutes, avec ses supporteurs qui ont envahi le capitole le 06 janvier de cette année. Ce qui nous fait dire que la démocratie en tant que gouvernement du peuple par le peuple est en crise partout. Alors quid chez nous ? Comment pourrons-nous éviter qu’un autre président ne commette les mêmes errements qu’Alpha Condé ? Aujourd’hui, c’est cette question qui doit préoccuper chacun de nous, sans parler de nos autorités politiques.
L’autre sujet important est notre tissu social fortement ébranlé durant les dix dernières années d’Alpha Condé. Comment les nouvelles autorités comptent-elles y faire face, à l’aune de la refondation de notre Etat, comme elles ne cessent de le marteler depuis le 5 septembre ? A l’heure des réseaux sociaux, nous assistons à la prolifération des activistes de réseaux sociaux en Guinée et à l’étranger. Ils sont souvent semi-analphabètes, la seule arme qu’ils manient avec une dextérité étonnante est la diffusion de la haine et d’obscénités contraires à nos valeurs.
Eh oui, nous avons aussi des valeurs, car la modernité ne veut pas dire se dépouiller complètement de ses valeurs ! Leur seul fonds de commerce tend à être de de diffuser avant tout, sans vergogne, la haine ethnique entre les Guinéens. Pourtant ceux qui ont mis notre pays à terre, au point qu’il faille tout reprendre à zéro aujourd’hui, comme le martèle le Colonel Doumbouya, sont issus de toutes les ethnies de la Guinée ! L’ancien régime avait la responsabilité morale de voter une loi pour encadrer les activités de ces activistes sur la toile.
Qu’on se le dise, nous ne demandons pas une censure, mais même en France l’apologie ou la propagande du djihadisme sur la toile ou les réseaux est passible de poursuites! L’unité entre Guinéens est une question d’importance capitale, et par suite l’apologie de la haine ethnique est une pratique honteuse qui doit être punie par la loi. Il y va de notre cohésion sociale en tant que nation ! Hélas, l’ancien régime avait encouragé les activistes de réseaux sociaux qui se prêtaient à cette bassesse, ils continuent d’ailleurs de piailler avec plus de harangue, même après le départ de leur champion.
Bref, notre société et notre démocratie sont vraiment en crise. Si nous sommes conscients d’aspirer à des institutions démocratiques représentatives de la population, nous devons aussi œuvrer au changement des mentalités qui nous empêchent de décoller. Car un pays ne se développera pas si les mentalités n’évoluent pas dans le bon sens. Nous devons tous nous mettre en question. Cette fois-ci, nous n’avons pas droit à l’erreur. Il faut que, comme l’a dit Victor Hugo, « nous osions, car le progrès est à ce prix ! »
Thierno Youla Sylla
Chercheur, à Paris

