On a tellement banalisé la fonction de ministre en Guinée qu’on en est arrivé à croire que n’importe qui peut y prétendre, pourvu qu’il ait quelques actions à son actif, très visibles sur les réseaux sociaux, même si leur impact réel est faible. On aime brûler les étapes et viser le sommet alors que la base n’est pas solide.
Depuis la fin de l’élection présidentielle, chacun y va de ses affinités et de ses analyses pour plébisciter des personnes qu’il estime être les profils idéaux pour tel ou tel ministère. À les entendre, on croirait que tout le monde peut être ministre.
Peu de gens ont malheureusement la lucidité et le courage de dire non, alors même qu’ils savent pertinemment ne pas avoir le background nécessaire. Tout simplement parce qu’au-delà des enjeux du poste, c’est devenu l’un des moyens d’enrichissement les plus faciles et les plus rapides. Et, plus malheureusement encore, notre entourage nous y encourage.
La manière de gouverner, qui consiste à confier de hautes fonctions à des personnes qui n’en ont ni les compétences ni les aptitudes requises, a fini par faire croire qu’être ministre est un jeu. Or il n’en est rien. Être ministre, c’est être un agent du pouvoir gouvernemental chargé de prendre des décisions stratégiques d’envergure nationale et internationale. C’est un niveau de responsabilité qui exige des aptitudes intellectuelles, techniques, humaines et managériales considérables… et, dans certains cas, une réelle expertise.
Je me demande donc sérieusement comment quelqu’un qui n’a jamais rien géré de sa vie, pas même un petit poulailler, peut prétendre diriger un ministère.
La Guinée n’est pas encore un pays pleinement accompli dont le développement relèverait du simple confort. Notre besoin de développement est vital, et ce n’est pas avec la médiocrité que nous y parviendrons. Nous avons besoin d’hommes et de femmes dont les parcours et les expériences ne souffrent d’aucun tâtonnement.
Il est temps de sortir de ce mode de fonctionnement gouvernemental fondé sur le calcul et la récompense politique.
Notre génération est pressée : pressée de tout avoir, et très vite, tout en rechignant face aux exigences que cela suppose. Pressée d’atteindre le sommet en sautant les étapes. Mais à quoi bon, si c’est pour y aller et échouer lamentablement, alors qu’on pourrait prendre le temps de s’outiller convenablement ?
Jeunes, prenons garde à l’imposture, à la facilité et à la médiocrité. Acceptons d’apprendre, de consolider nos compétences et de travailler de manière sérieuse et rigoureuse. Chacun peut, à son échelle et dans la limite de ses facultés, contribuer au développement du pays tout en renforçant ses capacités. Les grandes responsabilités viennent avec le travail et la persévérance : voilà le vrai mérite.
J’espère de tout cœur que le Président et le Premier ministre privilégieront le mérite et l’expérience à la place de la récompense politique. Il faut absolument rompre avec la médiocrité et l’amateurisme au sommet de l’État. Il faut y exiger l’excellence et la rigueur.
Toullaye Diallo


Lettre ouverte au Ministre entrant du Travail et de la Protection sociale
Monsieur le Ministre,
Permettez‑moi, en ma qualité de juriste d’entreprise évoluant dans le secteur minier et énergétique de vous adresser cette lettre ouverte à l’occasion de votre prise de fonction. L’arrêté conjoint instaurant un cadre catégoriel pour les emplois du secteur minier soulève des enjeux juridiques et sociaux majeurs. Il mérite, avant toute mise en œuvre généralisée, une révision attentive afin d’éviter des conséquences dommageables pour les travailleurs, les entreprises et la paix sociale.
1. Constats synthétiques
Objectif louable : harmoniser la classification des emplois, sécuriser les parcours professionnels et favoriser le local content.
Problèmes identifiés : base légale insuffisante, absence de consultation des partenaires sociaux, critères de classification vagues, protection transitoire des droits acquis insuffisante, risque de conflit avec conventions collectives et contrats existants, mécanismes de recours et de contrôle mal définis.
2. Failles juridiques et risques immédiats
Excès de pouvoir réglementaire : l’arrêté ne précise pas l’habilitation législative qui permettrait de modifier des éléments essentiels du contrat de travail. Cela expose le texte à une annulation pour illégalité formelle.
Vice de procédure : l’absence de consultation formelle des syndicats et des représentants du personnel fragilise l’acceptabilité du texte et ouvre la voie à des contestations collectives.
Arbitraire et requalification : des libellés vagues favorisent l’arbitraire des employeurs et multiplient les risques de requalification judiciaire, avec coûts financiers et sociaux importants.
Atteinte aux droits acquis : sans garanties transitoires, des salariés verront leurs avantages (ancienneté, primes) remis en cause, ce qui peut provoquer des ruptures sociales et des contentieux massifs.
Conflits normatifs : l’arrêté, s’il n’est pas articulé aux conventions collectives et aux accords d’entreprise, créera des incohérences juridiques et des litiges prolongés.
3. Conséquences sociales et économiques
Tensions sociales : risque de grèves, blocages et perte de confiance dans les institutions, particulièrement dans les zones minières déjà fragilisées.
Incertitude pour l’investissement : insécurité juridique accrue pour les entreprises, frein aux projets de relance et coûts de conformité imprévus.
Vulnérabilité des communautés locales : si la priorité d’embauche n’est pas clairement encadrée et contrôlée, les objectifs de local content resteront lettre morte.
4. Recommandations concrètes et prioritaires
Régulariser la base légale
Publier un exposé des motifs citant explicitement les textes habilitants et, si nécessaire, proposer une loi d’habilitation ou un décret d’application.
Ouvrir une concertation formelle et publique
Lancer immédiatement une série de réunions tripartites (État, employeurs, syndicats) et consigner les procès‑verbaux. Suspendre l’application générale de l’arrêté le temps de la concertation.
Clarifier la grille par fiches‑métier
Annexer à l’arrêté des fiches détaillées pour chaque catégorie avec critères objectifs (diplôme, responsabilités, compétences, expérience).
Protéger les droits acquis par des mesures transitoires
Prévoir des garanties express pour l’ancienneté, les primes et les régimes de retraite, et des avenants types pour toute reclassification.
Harmoniser avec conventions collectives et contrats
Cartographier les conventions applicables et prévoir des mécanismes d’harmonisation et de priorité normative.
Instaurer des mécanismes de recours et de suivi
Créer une commission paritaire nationale et régionale chargée des contestations, d’un suivi d’application et d’un calendrier d’audits.
Accompagner la mise en œuvre
Produire un guide pratique pour DRH, former les inspecteurs du travail et prévoir un calendrier d’évaluation à 6 et 12 mois.
5. Proposition d’un calendrier d’action immédiat
Semaine 1 : suspension partielle de l’application pour les entreprises en cours de restructuration ; convocation des partenaires sociaux.
Mois 1 : tenue de 3 réunions nationales et 6 réunions régionales avec procès‑verbaux publics.
Mois 2 : publication des fiches‑métier et des modèles d’avenants ; lancement des formations pour inspecteurs et DRH.
Mois 6 : audit d’évaluation et publication d’un rapport public avec recommandations d’ajustement.
6. Conclusion et appel au dialogue
Monsieur le Ministre, la mise en place d’un cadre catégoriel peut être un instrument puissant de modernisation sociale si elle est conduite dans le respect du droit, de la transparence et du dialogue social. À défaut, elle risque d’aggraver l’insécurité juridique et de fragiliser les acquis des travailleurs. Nous vous appelons à privilégier la concertation, la clarté normative et la protection des droits acquis afin que cette réforme serve réellement l’emploi, la paix sociale et le développement durable du secteur minier.
Je reste à votre disposition, ainsi que les organisations signataires, pour participer à une table ronde de travail et contribuer à l’élaboration d’un texte révisé, équilibré et applicable.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.
OUSMANE MOHAMED CAMRA, juriste d’entreprise
Conakry, le 28 janvier 2026