Faut-il arrêter d’envoyer nos meilleurs étudiants à l’étranger ? Ce que montre l’expérience d’autres pays
Ai-je eu tort d’accepter, il y a environ dix ans, une bourse pour étudier au Maroc plutôt que de rester pour me former en Guinée ? Je pose sincèrement la question, en tant qu’ancien lauréat et boursier d’État. Mon avis ? Je ne crois pas qu’il faille opposer nos classes préparatoires nationales aux bourses à l’étranger ; au contraire, les deux me semblent complémentaires et doivent avoir le même objectif, le développement de la Guinée.
Le choix se posait néanmoins, en termes plus simples pour moi, puisque nos classes préparatoires nationales, inaugurées seulement en juillet 2025 à Dalaba, n’existaient pas encore. Ce que je sais, c’est que des milliers de jeunes Guinéens, avant moi comme après moi, se sont retrouvés confrontés, sous une forme ou une autre, à la question que notre chef du gouvernement vient de trancher publiquement, celle de la meilleure manière de former nos élites.
Faut-il vraiment choisir entre nos classes préparatoires et le monde ? Certainement pas, à mes yeux, et je vais tenter de vous montrer pourquoi, à partir de ce que d’autres pays, confrontés au même choix avant nous, ont réellement fait, une approche comparative, un véritable benchmark international, plutôt qu’un débat d’impressions.
Le Premier ministre Bah Oury a reçu, le 15 août 2026, les 26 lauréats guinéens admis dans les grandes écoles africaines de statistique et de démographie, dont 21 issus des classes préparatoires de Dalaba. Il en a profité pour formuler une position claire, qu’il dit porter de longue date, il est opposé à ce que la Guinée continue d’accorder des bourses à l’étranger à ses meilleurs étudiants, et plaide pour les garder au pays, notamment via le renforcement des classes préparatoires nationales.
Je veux d’abord saluer ce que cette annonce révèle de positif. Le succès des classes préparatoires de Dalaba, avec 21 lauréats sur 26 admis dans des écoles régionales de haut niveau, est un motif de fierté réel, et je comprends parfaitement la logique qui pousse un chef de gouvernement à vouloir consolider un outil qui fonctionne.
Je note aussi qu’un conseiller chargé de mission au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, mon cher aîné Abdoulaye Keïta, a utilement précisé, dans une tribune publiée le même jour, que le Premier ministre ne rejette pas, par principe, les bourses à l’étranger. Sa proposition consisterait plutôt à mettre en place des CPGE nationales, un sas de deux ans avant la mobilité internationale, sur le modèle du Maroc, de la Tunisie ou de la France elle-même, plutôt qu’à envoyer nos bacheliers à l’étranger dès la sortie du Bac. Cette précision modifie en partie les termes du débat, et je veux en tenir compte, honnêtement. Mais je crois qu’elle laisse ouverte la question la plus déterminante, à mon sens, celle qui décide si un boursier revient ou non, quel que soit le moment où il part.
Ce que montre l’expérience des pays qui ont réussi leur rattrapage économique
Aucun grand pays émergent, à ma connaissance, et j’ai volontairement cherché un contre-exemple sans en trouver de convaincant, n’a construit son rattrapage scientifique et technologique en fermant la porte à la formation de ses élites à l’étranger. La Chine en est l’exemple le mieux documenté.
Depuis l’ouverture économique engagée par Deng Xiaoping à partir de 1978, Pékin a fait le choix inverse de celui que suggère le Premier ministre, envoyer massivement ses étudiants les plus brillants étudier aux États-Unis, en Europe et au Japon. Le pays a affiché, pendant plusieurs décennies, un écart marqué entre le nombre d’étudiants partis et celui des étudiants revenus, ce que les chercheurs chinois eux-mêmes ont appelé la « fuite des cerveaux ». Mais la Chine n’a pas répondu à cet écart en fermant la porte aux bourses étrangères ; elle a élaboré patiemment des politiques d’attractivité pour donner envie à ses diplômés de revenir.
Le résultat porte aujourd’hui un nom, celui des « haigui », un jeu de mots homophonique avec « tortues de mer » en mandarin, terme désignant ces diplômés revenus au pays après leurs études à l’étranger. Plus de 800 000 d’entre eux sont rentrés en Chine au cours de la seule année 2020, un pic tiré par la pandémie de Covid-19 mais révélateur d’un mouvement de fond entamé bien avant, ces ingénieurs et chercheurs formés aux États-Unis ou en Europe ayant contribué directement à la constitution de l’écosystème technologique chinois actuel.
La Corée du Sud, elle, a choisi les deux voies à la fois, ce qui me semble le plus instructif dans son cas. Lors de sa fondation, le 16 février 1971, le KAIST, son premier institut national de sciences et technologies, a été conçu sur la base d’un rapport rédigé par Frederick Terman, de l’Université de Stanford, avec la contribution déterminante de Kun-Mo Chung, physicien coréen alors professeur à l’institut polytechnique de Brooklyn, aux États-Unis, qui deviendra le premier responsable académique de l’institut à son retour au pays.
Séoul n’a donc pas renoncé aux bourses à l’étranger pour bâtir cette institution ; elle s’est au contraire appuyée sur l’expertise de l’un de ses propres ressortissants formés et installés à l’étranger pour ériger, en parallèle, une capacité de formation nationale de tout premier plan, avec un objectif affiché dès l’origine, celui d’endiguer la fuite de ses talents vers l’étranger.
Le vrai enjeu n’est pas le moment du départ, mais les conditions du retour
Voici, à mon sens, ce que la précision apportée par mon cher aîné, le conseiller Abdoulaye Keïta, laisse de côté. Que nos étudiants partent à dix-huit ans ou à vingt ans après deux années de CPGE ne change rien à un fait structurel, ils partiront dans un monde où les pays d’accueil se battent activement pour les garder. Je prends l’exemple du Canada, qui a annoncé, en février 2026, l’élargissement de sa Stratégie d’attraction des talents internationaux, avec de nouvelles catégories d’admission rapide à la résidence permanente pour les chercheurs, les cadres supérieurs et les anciens étudiants internationaux ayant une expérience de travail au Canada.
Le permis de travail post-diplôme canadien permet déjà à un étudiant étranger de rester travailler sur place après ses études, avant de basculer vers la résidence permanente via la catégorie de l’expérience canadienne. Le Canada n’est pas un cas isolé. Le Royaume-Uni offre à ses diplômés étrangers un visa post-études de deux ans, durée ramenée à dix-huit mois pour les étudiants achevant leurs études à partir de janvier 2027. L’Allemagne accorde, de son côté, un permis de recherche d’emploi de dix-huit mois à tout diplômé étranger d’une université allemande. Dans ce contexte de concurrence mondiale ouverte pour les talents qualifiés, je crois qu’il serait naïf de considérer le retour d’un boursier comme acquis, qu’il soit parti à dix-huit ans ou après un passage par nos CPGE.
Je pense profondément que, sans un dispositif clair organisant le retour, la partie est structurellement difficile à gagner, et ce dispositif ne se joue pas forcément sur le terrain salarial, puisque le coût de la vie n’est de toute façon pas comparable entre la Guinée et l’Amérique du Nord ou l’Europe. Taïwan en offre la démonstration la plus aboutie. Au tournant des années 1980, l’île a organisé le retour de ses ingénieurs formés dans la Silicon Valley non pas en tentant de s’aligner sur les salaires américains, ce qui aurait été illusoire, mais en construisant un environnement de retour complet, le parc scientifique de Hsinchu, ouvert en décembre 1980 à proximité de deux grandes universités technologiques, avec des exonérations fiscales pouvant atteindre cinq années pour les entreprises qualifiées, une prise de participation publique pouvant aller jusqu’à 49 % dans les coentreprises créées par les rapatriés, et même une école bilingue, créée dès 1983, dont la mission fondatrice incluait explicitement l’accueil des enfants de chercheurs revenus de l’étranger.
Ce dispositif, gouvernemental et délibéré, est aujourd’hui largement crédité d’avoir permis l’émergence de champions mondiaux tels que Taiwan Semiconductor Manufacturing Company. La leçon que j’en tire est simple, ce n’est pas le montant du salaire qui a fait revenir ces ingénieurs, c’est la capacité de l’État à leur offrir, chez eux, les conditions concrètes pour construire quelque chose d’aussi ambitieux que ce qu’ils auraient pu construire ailleurs.
S’inspirer d’un modèle plutôt que fermer la porte, l’exemple chinois à Singapour
Je veux enfin apporter un dernier exemple, qui me semble directement transposable à la Guinée, celui de la Chine envoyant, depuis 1992, ses cadres administratifs se former à Singapour. Ce programme, connu sous le nom de « classe des maires », organisé par l’université technologique de Nanyang, avait déjà permis, selon les données disponibles portant sur la période allant jusqu’à 2016, à plus de 1 350 cadres chinois, dont 72 % issus directement de l’administration publique, d’étudier en profondeur le modèle singapourien de gouvernance, d’urbanisme et de gestion publique, avant de rentrer appliquer, chacun à son échelle, ce qu’ils y avaient appris, un flux qui s’est poursuivi depuis.
La Chine n’a jamais eu besoin de renoncer à sa souveraineté ni à son propre modèle pour envoyer ses cadres étudier un système étranger qu’elle jugeait instructif. Je crois qu’un dispositif de cet esprit, ciblé sur les priorités guinéennes du moment, la gouvernance minière, la gestion urbaine ou l’administration numérique, par exemple, aurait toute sa place aux côtés de nos CPGE et de nos bourses classiques.
Le compromis singapourien, un modèle que je trouve particulièrement instructif
L’exemple qui me parle le plus et que je trouve le plus directement transposable au débat guinéen est cependant celui de Singapour, un pays qui a fait de la formation de son élite un pilier explicite de sa stratégie nationale depuis son indépendance. Singapour continue, aujourd’hui encore, d’envoyer ses meilleurs bacheliers dans les universités les plus prestigieuses du monde, comme Yale ou King’s College London, parmi d’autres, en administration publique, en ingénierie, en finance ou en diplomatie. Mais il l’a fait en inventant un mécanisme que je trouve à la fois simple et redoutablement efficace, la bourse liée, ou bourse à obligation de service.
Chaque boursier signe, avant son départ, un engagement à servir l’État singapourien pendant une durée déterminée après ses études, six ans pour un pays anglophone, cinq ans pour un pays non anglophone, quatre ans pour une université locale, sous peine de rembourser intégralement le coût de sa formation. Singapour ne choisit donc pas entre former à l’étranger et garantir un retour utile au pays. Il obtient les deux à la fois, par la contractualisation plutôt que par l’interdiction.
Une question d’équité, pas seulement d’efficacité économique
Je veux ajouter à ce débat une dimension qui me tient particulièrement à cœur, et que je crois tout aussi importante que l’argument économique, celle de l’équité sociale. La bourse à l’étranger reste, pour un grand nombre de familles guinéennes aux revenus modestes, l’une des rares voies d’accès à une formation de très haut niveau que les infrastructures nationales actuelles ne peuvent pas encore offrir dans tous les domaines.
Renoncer à cette voie, sans y substituer une alternative d’égale qualité pour l’ensemble des filières concernées, risquerait de pénaliser, en premier lieu, les étudiants les plus méritants issus des familles les moins favorisées, précisément ceux que ce système est censé faire progresser. Je crois aussi qu’il y a une vraie valeur, pour la Guinée, à ce qu’une partie de ses cadres se forme dans des environnements académiques différents, avec des méthodes, des réseaux et des perspectives que même les meilleures classes préparatoires nationales ne peuvent, à elles seules, reproduire.
Ce que je propose concrètement
Je ne crois donc pas, vous l’aurez compris, qu’il faille opposer la formation en Guinée à celle à l’étranger. Les deux doivent être complémentaires, au service d’un seul et unique objectif, le développement du pays. Ce que propose le Premier ministre constitue, à mes yeux, un idéal vers lequel tendre progressivement, sans pour autant fermer, dès aujourd’hui, la porte à l’envoi de boursiers à l’étranger.
Je propose, premièrement, de renforcer sans relâche les classes préparatoires et les structures nationales de formation, exactement dans l’esprit voulu par le Premier ministre et précisé par mon cher aîné, le conseiller Abdoulaye Keïta, en particulier pour les filières où la Guinée dispose déjà d’un vivier d’enseignants et d’infrastructures compétitives.
Je propose, deuxièmement, de maintenir et même de professionnaliser les bourses à l’étranger, mais en les assortissant, à l’image du modèle singapourien, d’un engagement de service au pays d’une durée déterminée après les études, complété, à l’image de Taïwan, par un dispositif concret de retour, foncier, fiscal, professionnel, familial, plutôt que par la seule promesse d’un salaire que nous ne pourrons de toute façon jamais aligner sur ceux des pays occidentaux.
Je propose, troisièmement, de doter le Service national des bourses extérieures d’un véritable mécanisme de suivi des boursiers tout au long de leur parcours, permettant de savoir qui étudie quoi, où, et de les accompagner en cas de difficultés administratives, financières ou d’adaptation, plutôt que de les laisser, une fois la bourse accordée, livrés à eux-mêmes.
Je propose, quatrièmement, de structurer, sur le modèle de ce que la Chine a fait à Singapour, des missions d’étude ciblées pour nos cadres et hauts fonctionnaires vers les pays dont le modèle nous semble directement transposable à nos priorités du moment, complétées par des groupes de travail thématiques associant les talents formés localement et ceux de la diaspora, y compris les anciens boursiers, sur une base volontaire.
Je serais moi-même l’un des premiers à rejoindre gratuitement un tel dispositif, tant je crois que c’est en faisant travailler ensemble les compétences formées ici et celles formées ailleurs, plutôt qu’en les opposant, que la Guinée débloquera pleinement son potentiel.
Sékou Oumar SYLLA
Analyste en économie et finance durable. Master recherche en économie et management publics, spécialité en ingénierie du développement, Université de Lille, France. Master 2 en Finance d’entreprise de l’Institut Supérieur de Commerce et d’Administration des Entreprises de Casablanca (ISCAE, Maroc). PhD Candidate.

