Réformer la Pharmacie centrale de Guinée (PCG), protéger les populations contre les médicaments falsifiés et garantir un accès équitable aux produits de santé : trois exigences pour construire une véritable politique pharmaceutique nationale.
Il y a une réalité dont nous devons parler avec suffisamment de lucidité : on peut construire des hôpitaux, recruter des médecins, équiper des laboratoires et multiplier les campagnes de sensibilisation. Mais si le patient ne trouve pas le médicament qui lui a été prescrit, ou s’il ne dispose pas des moyens nécessaires pour l’acheter, une partie vitale de la mission du système de santé reste inachevée.
C’est précisément à ce niveau que se pose la question de la couverture sanitaire universelle en médicaments dans notre pays.
Depuis plusieurs années, mes réflexions sur notre système de santé, nourries par les réalités observées sur le terrain, de Conakry à Sérédou, m’amènent à défendre une conviction : le médicament ne doit pas être considéré comme une simple marchandise dans la chaîne des soins. Il constitue un instrument de protection de la vie, un enjeu de souveraineté nationale et un élément fondamental de justice sociale.
Notre ambition doit être de faire en sorte qu’aucun citoyen ne soit condamné à renoncer à un traitement essentiel parce qu’il habite loin d’un centre urbain, parce que son revenu est insuffisant ou parce que le médicament dont il a besoin est indisponible.
La disponibilité des médicaments, une responsabilité publique majeure
Dans un système de santé, la disponibilité des médicaments ne peut pas dépendre uniquement des initiatives individuelles des patients ou de la capacité financière des établissements de santé. Elle exige une organisation rigoureuse, des prévisions fiables, des ressources suffisantes et une chaîne d’approvisionnement capable de répondre aux besoins réels de la population.
Or, les difficultés d’approvisionnement, les ruptures de stock, les pertes liées aux péremptions et les disparités entre les différentes localités constituent des problèmes qui méritent une attention permanente des autorités sanitaires.
La question n’est donc pas seulement de savoir combien de médicaments sont achetés. Il faut aussi se demander quels produits sont achetés, en quelles quantités, à quel prix, selon quelles prévisions et avec quelle efficacité dans leur distribution.
Un médicament disponible dans un entrepôt central à Conakry, mais absent d’un centre de santé où un patient en a besoin, peut-être à Banfèlè ou à Beindou, ne remplit pas pleinement sa mission sanitaire.
C’est pourquoi, nous devons passer progressivement d’une logique de gestion des stocks à une véritable gestion de la disponibilité des médicaments. Cette évolution suppose une meilleure connaissance des besoins, une distribution adaptée aux réalités vivantes et une évaluation régulière des résultats.
La Pharmacie centrale de Guinée doit devenir un véritable instrument de souveraineté sanitaire
La réforme de la PCG représente, à mes yeux, un chantier déterminant pour l’avenir de notre politique pharmaceutique. Il ne s’agit pas de procéder à quelques ajustements administratifs ou de modifier uniquement les procédures d’approvisionnement. Le défi est plus profond. Nous avons besoin d’une réforme structurelle et systémique, fondée sur la performance, la transparence, la responsabilité et l’innovation.
Elle doit être une institution performante, innovante, résiliente, auditée, transparente et orientée vers les résultats.
Cette ambition doit se traduire par le renforcement de mesures concrètes : une meilleure prévision des besoins nationaux, des achats mieux planifiés, une gestion rigoureuse des entrepôts, un système d’information logistique intégré et une distribution permettant de réduire les inégalités d’approvisionnement entre les régions.
La mise en place d’une plateforme numérique nationale pourrait notamment permettre de suivre les stocks, les commandes, les livraisons, les lots et les dates de péremption. Les responsables sanitaires disposeraient ainsi d’informations plus fiables pour anticiper les ruptures et réorienter les produits vers les structures qui en ont le plus besoin.
Il serait également pertinent d’étudier le renforcement de pôles logistiques régionaux, notamment dans des zones stratégiques comme Siguiri et Beyla, nouvellement érigées en régions administratives, sur la base d’une étude des besoins, des coûts et des contraintes de distribution.
La gouvernance de la PCG gagnerait à être adossée à des objectifs mesurables, à des audits réguliers et à des mécanismes de redevabilité. Les ressources mobilisées doivent produire des résultats vérifiables pour les établissements de santé et, surtout, pour les patients.
La performance d’une centrale d’achat ne se mesure pas uniquement au volume de ses acquisitions, mais à sa capacité à mettre le bon médicament à la disposition du bon patient, au bon endroit et au bon moment.
Les ruptures et les péremptions doivent faire l’objet d’une évaluation rigoureuse car, ces derniers temps, une augmentation exponentielle des médicaments périmés à la centrale d’achat a été constatée.
La gestion des stocks pharmaceutiques exige une discipline particulière. Commander trop peu expose les structures sanitaires aux ruptures. Commander sans tenir compte des besoins réels, des capacités de stockage et des délais de consommation peut entraîner des pertes importantes.
Dans mes précédentes analyses de la situation pharmaceutique, j’ai soulevé des préoccupations relatives à la disponibilité des produits et aux pertes liées aux péremptions. Des estimations évoquées pour le premier trimestre 2026 au niveau de la PCG faisaient état d’une disponibilité d’environ 30 % et de niveaux de péremption proches de 50 % dans le périmètre considéré.
Ces chiffres demandent toutefois, dans les mois à venir, un audit documenté, précisant les produits concernés, les stocks analysés, la période et la méthode de calcul, avant d’être présentés comme des indicateurs nationaux établis.
Nous devons renforcer les inventaires physiques, améliorer la rotation des stocks selon le principe FEFO, les produits dont la date de péremption est la plus proche étant distribués en priorité, et organiser la redistribution des produits avant qu’ils ne deviennent inutilisables.
L’enjeu est double : éviter les ruptures qui compromettent les soins et réduire les pertes qui privent le système de ressources précieuses. Chaque médicament perdu par une mauvaise gestion au niveau de la PCG représente aujourd’hui une occasion manquée de soigner un patient.
L’autre grand chantier concerne la qualité des médicaments qui circulent sur notre marché
La lutte contre les faux médicaments et les circuits pharmaceutiques illicites ne peut pas être considérée comme une opération ponctuelle. Elle doit devenir une politique continue, organisée et évaluée.
Les actions menées antérieurement contre la vente illicite de médicaments, notamment dans certaines zones spéciales de Conakry, ont montré l’importance d’une mobilisation des pouvoirs publics. Mais le déplacement des circuits de vente vers d’autres points de la capitale, les axes routiers ou les zones frontalières constitue un risque qui doit être surveillé et documenté.
Nous devons agir sur toute la chaîne : importation, dédouanement, stockage, distribution, vente et contrôle de la qualité. Cela exige une coopération permanente entre les autorités pharmaceutiques, les services douaniers, les forces de sécurité, les magistrats et les organisations professionnelles.
Le renforcement des inspections, la traçabilité des produits, le contrôle des autorisations et l’application effective des sanctions prévues par la réglementation sont indispensables.
Mais la répression, à elle seule, ne suffira pas. Tant que les circuits autorisés ne répondront pas convenablement aux besoins de la population en matière de disponibilité, de proximité et de prix, les autorités devront également s’attaquer aux facteurs qui entretiennent le recours aux circuits illicites.
La protection du citoyen doit rester le principe directeur de cette politique.
Rendre les médicaments financièrement accessibles doit être un sacerdoce
La disponibilité physique d’un médicament ne garantit pas son accessibilité réelle. Un produit peut être présent dans une pharmacie et rester hors de portée d’un ménage confronté à des difficultés financières.
C’est pourquoi, la couverture sanitaire universelle en médicaments doit être étroitement liée au financement de la santé et à la protection sociale.
Notre pays doit renforcer sa progression vers la définition d’un panier prioritaire de médicaments essentiels dont la prise en charge pourrait être organisée selon les besoins sanitaires, la vulnérabilité des patients et les ressources disponibles.
Elle suppose également de renforcer les mécanismes de financement public, d’étudier les modalités de remboursement et de développer des dispositifs de solidarité qui réduisent le poids des paiements directs.
La promotion des médicaments génériques de qualité, la prescription en dénomination commune internationale lorsque cela est approprié et la rationalisation des achats peuvent contribuer à maîtriser les coûts.
Il ne s’agit pas de promettre une gratuité généralisée sans financement crédible. Il s’agit de construire un mécanisme durable dans lequel les ressources publiques sont utilisées efficacement et les patients les plus vulnérables bénéficient d’une protection réelle.
Je ne pourrais pas terminer sans encore parler de la souveraineté pharmaceutique : il s’agit d’anticiper les crises plutôt que de les subir.
La Guinée doit réfléchir à une stratégie progressive de souveraineté pharmaceutique, comme au temps du premier régime. L’objectif n’est pas de fabriquer immédiatement tous les médicaments sur le territoire national. Une telle ambition nécessiterait des investissements, des technologies, des compétences et un marché suffisamment structuré.
Il faut plutôt identifier les segments pour lesquels une production nationale ou régionale serait viable, tout en garantissant des normes exigeantes de qualité et de sécurité. La formation des pharmaciens, des préparateurs, des logisticiens et des spécialistes du contrôle de la qualité doit accompagner cette évolution.
La souveraineté pharmaceutique commence par notre capacité à connaître les besoins, à anticiper les risques et à sécuriser l’accès aux produits indispensables.
Pour avancer, on a besoin d’une feuille de route nationale assortie d’objectifs clairs, d’un calendrier et d’un dispositif de suivi indépendant. Cette feuille de route devrait notamment prévoir :
- un audit de la chaîne nationale d’approvisionnement et des stocks pharmaceutiques ;
- la modernisation de la gouvernance et des outils de gestion de la PCG ;
- le renforcement du contrôle du marché et de la lutte contre les médicaments falsifiés ;
- des mécanismes de protection financière pour les patients les plus vulnérables ;
- un programme de développement des compétences et d’évaluation de la gestion de la PCG.
Les résultats devraient être publiés périodiquement afin que les responsables publics, les professionnels de santé et les citoyens puissent apprécier les progrès accomplis. Une réforme crédible est une réforme dont les résultats peuvent être mesurés, expliqués et corrigés lorsque cela est nécessaire.
Conclusion
La Guinée dispose d’une occasion importante de repenser son système pharmaceutique et de faire de l’accès aux médicaments essentiels un véritable pilier de sa politique de santé.
Cette ambition ne pourra se réaliser par une seule institution, ni par une décision isolée. Elle exige une coordination entre le ministère de la Santé, la PCG, la DNPM, l’ONPG, les distributeurs autorisés, les partenaires techniques et financiers et les acteurs privés.
La couverture sanitaire universelle ne sera pleinement effective que lorsque l’accès aux médicaments essentiels cessera d’être une source d’incertitude pour les familles et deviendra une garantie concrète de santé publique.
La Guinée n’a pas seulement besoin de médicaments. Elle a besoin d’un système pharmaceutique organisé, transparent, performant et résilient, capable de protéger durablement la santé de sa population.
Dr Karamo KABA
Pharmacien | Spécialiste en Gestion des Services de Santé | MBA en Management des entreprises pharmaceutiques et biotechnologiques
Enseignant | Auteur

