La Guinée aime souvent expliquer ses retards par le manque d’infrastructures, l’insuffisance des financements ou la faiblesse de son tissu industriel. Ces défis sont réels. Mais ils ne constituent pas la racine du problème. Le principal obstacle au développement du pays est plus profond, plus discret et infiniment plus destructeur : l’affaiblissement progressif du mérite dans la gestion des affaires publiques.
Aucune nation ne peut espérer bâtir des institutions solides lorsque la compétence cesse d’être le premier critère d’accès aux responsabilités. Aucun plan de développement, aussi ambitieux soit-il, ne peut produire les résultats attendus lorsque les postes stratégiques sont attribués selon des considérations étrangères à l’intérêt général.
Depuis des décennies, la culture de la nomination dans de nombreux secteurs de l’administration publique reste marquée par le poids des réseaux, des loyautés personnelles, des affiliations diverses et des équilibres de circonstance. Dans cet environnement, l’excellence professionnelle devient secondaire. Les qualifications sont rarement soumises à une vérification rigoureuse. Les parcours académiques et professionnels sont parfois présentés sans le niveau d’exigence que requiert la gestion d’un État moderne. La responsabilité administrative demeure insuffisamment liée à la performance, tandis que les conséquences de l’échec sont souvent inexistantes.
Les effets de cette situation sont visibles partout. Ils se traduisent par des projets retardés, des politiques publiques mal exécutées, des investissements insuffisamment valorisés et une administration qui peine à répondre aux attentes légitimes des citoyens. Les difficultés ne proviennent pas uniquement d’un manque de moyens. Elles résultent également d’un déficit de gouvernance dans la sélection et la promotion des ressources humaines.
L’histoire du développement démontre pourtant une vérité simple : les pays qui progressent durablement sont ceux qui ont réussi à institutionnaliser le mérite. Derrière chaque transformation économique remarquable se trouvent des administrations capables d’attirer, de retenir et de promouvoir les meilleurs talents. Le capital humain demeure la première richesse d’une nation.
La Guinée dispose précisément de cette richesse. Dans les universités, les entreprises, les organisations internationales et les administrations du monde entier, des femmes et des hommes d’origine guinéenne occupent des fonctions de haut niveau. Ils dirigent des projets complexes, gèrent des budgets considérables, pilotent des réformes ambitieuses et contribuent au développement d’autres pays. Leur expertise est reconnue, leur expérience est avérée et leur attachement à la Guinée reste intact.
Pourtant, une partie importante de ce potentiel demeure sous-utilisée. Beaucoup de compétences nationales sont marginalisées, découragées ou maintenues à distance des centres de décision. D’autres, au sein de la diaspora, hésitent à mettre leur expérience au service du pays, convaincues que les règles du jeu ne garantissent ni équité ni reconnaissance du mérite. Cette situation représente l’une des plus grandes pertes économiques et institutionnelles de la Guinée contemporaine.
Le temps est venu d’engager une réforme profonde de la gouvernance publique fondée sur la compétence, la transparence et la responsabilité. Les nominations aux postes stratégiques doivent reposer sur des critères clairement définis, vérifiables et publiquement assumés. Les diplômes, les certifications et les expériences professionnelles doivent faire l’objet de contrôles systématiques. Les processus de recrutement doivent être modernisés et protégés contre les influences qui affaiblissent leur crédibilité. L’évaluation des performances doit devenir une pratique normale de gestion publique, avec des conséquences réelles sur les résultats obtenus.
Une telle transformation ne relève ni de l’idéalisme ni de l’utopie. Elle constitue une nécessité stratégique. Les immenses ambitions économiques du pays, les investissements attendus dans les secteurs clés et les projets structurants annoncés ne pourront produire leurs effets que s’ils sont portés par des institutions fortes et des responsables compétents.
La véritable réforme dont la Guinée a besoin n’est pas seulement politique, économique ou administrative. Elle est avant tout culturelle. Elle consiste à réhabiliter le mérite comme principe fondamental de l’État. Le jour où la compétence primera systématiquement sur les relations, où l’intégrité l’emportera sur les privilèges et où la responsabilité remplacera l’impunité, la Guinée disposera enfin de l’un des leviers les plus puissants de son développement.
Les nations se construisent rarement par le hasard. Elles se construisent lorsque les meilleurs talents sont placés au service de l’intérêt général. C’est dans cette exigence que réside l’une des conditions essentielles de l’émergence guinéenne.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.

