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L’Afrique en taille réelle (Par Tierno Monénembo)

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Soutra

Le monde moderne est une fiction. Il va de soi que la réalité à elle seule ne pouvait engendrer une telle folie. Seule la fiction pouvait produire ça. On a fait du monde un film bien avant la naissance des frères Lumière. Un film d’horreur où se succèdent les pires calamités de l’histoire humaine.

Je vous dis que tout a été inventé, même la géographie. On s’en doutait un peu : en arrivant en Amérique, Christophe Colomb, cet excellent navigateur, se croyait en Inde. Le mal est fait, irrémédiablement fait : plus personne ne songerait à enlever aux Sioux, aux Apaches, aux Cheyennes et autres Cherokees ce nom ridicule d’Indiens qui leur colle à la peau. Qui donc songerait aujourd’hui à débaptiser New York, La Nouvelle-Orléans, la Nouvelle-Zélande ? Qui s’étonnerait que le Nouveau-Brunswick ou la Nouvelle-Écosse soient dans le Canada et la Nouvelle-Galles-du-Sud, dans l’Australie ?

Seulement, on ne s’est pas contenté de changer les noms des lieux et des personnages, comme cela se fait presque toujours chez ceux qu’on appelle les majors dans le jargon du métier. C’est la cartographie elle-même qui est une œuvre hollywoodienne. Je vois d’ici la tête que feront les étudiants en géologie ou en géographie quand ils apprendront que les coupes qu’on leur fait faire dans leurs séances de travaux dirigés sont fausses et que le monde a été dessiné non pas à l’échelle numérique, mais à l’échelle, ou plutôt à la projection de Mercator, un système qui agrandit arbitrairement les pays éloignés de l’Équateur, comme par hasard, les pays les plus puissants. C’est la part du lion pour le partage du gâteau comme pour la place sur la carte du monde. L’Europe et la Russie y sont deux fois plus grandes qu’elles ne le sont réellement et les États-Unis, une fois et demie.

Et comme toujours, l’Afrique est la première du lot quand il s’agit de ségrégation. Le continent noir, on ne l’a pas seulement triché sur le plan économique et humain, mais sur le plan géographique aussi. Alors qu’il mesure 30,9 millions de kilomètres carrés, sur une carte de Mercator, il apparaît dans des proportions quasi identiques avec le Groenland, qui ne mesure pourtant que 2,5 millions de kilomètres carrés (soit 15 fois moins).

J’étais loin de me douter que la géographie, elle aussi, pouvait être fictive. Et pourtant, elle l’est depuis la projection de Mercator, c’est-à-dire depuis 1569, date approximative de la naissance du monde moderne. C’est le footballeur Lilian Thuram qui m’a mis la puce à l’oreille. Il y a trois ans, au Salon du livre d’Alger, je l’ai écouté présenter son livre, La pensée blanche, dans lequel il affirme que l’Europe, la Russie et les USA avaient été artificiellement grossis sur le globe. Mais c’est quand, le 4 septembre dernier, l’ONU l’a officiellement annoncé que j’en ai été convaincu. L’Organisation internationale ne s’est d’ailleurs pas contentée de dénoncer cette anomalie. Elle a adopté, dans la foulée, une résolution pour recommander une carte plus fidèle à la taille réelle des pays. Elle recommande la projection Equal Earth en lieu et place de la projection Mercator. Un seul pays a voté contre, les États-Unis. Et comme l’on pouvait s’y attendre, quelques jours plus tard, le président américain a publié une carte de son pays renfermant le Canada, le Groenland, le Mexique et toute l’Amérique centrale. Pourquoi pas Belize, le Cambodge et le Botswana pendant qu’on y est ?

Il y a une chose, en revanche, qui ne sera jamais fictive dans notre beau monde moderne : c’est la ségrégation. Au fait, que n’aurait-on pas dit de Trump s’il avait été Noir ? Vivants, Bokassa et Idi Amin Dada auraient crié à l’injustice et ils auraient eu raison.

Tierno Monénembo

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