Le complexe guinéen face à la langue française : quand une langue étrangère devient un outil de moquerie sociale (Par Dr Ibrahima Chérif)
En Guinée, la maîtrise du français est souvent perçue comme un marqueur de supériorité intellectuelle et sociale. Ce phénomène, profondément enraciné dans les mentalités postcoloniales, révèle un complexe linguistique qui fragilise la confiance culturelle et identitaire des Guinéens eux-mêmes.
Dans bien des cas, l’attention se porte moins sur le contenu du message que sur le nombre de fautes de grammaire, d’orthographe ou d’imperfections d’élocution. Cette attitude illustre une société qui valorise davantage la forme que la compétence réelle. Or, il vaudrait mieux préférer une tête pleine de connaissances et de savoir-faire qu’une bouche éloquente mais vide de sens.
Les moqueries sont devenues courantes comme un accent jugé « trop local », une faute de conjugaison ou une maladresse de prononciation suffisent souvent à discréditer une personne, quelle que soit son expertise professionnelle ou intellectuelle. Pourtant, parler imparfaitement une langue étrangère ne diminue en rien la valeur d’un individu. Le Guinéen doit dépasser ce débat stérile, car les beaux parleurs ne sont pas toujours les bons acteurs. Ce qui importe, c’est la compréhension et la portée du message.
Il est par ailleurs frappant de constater que ce mépris linguistique ne s’applique pas à d’autres langues de chez nous comme Malinké ou Nko, Peulh ou adlam, Soussou, Kissi, Toma, Guerzé et autres. Cependant, beaucoup de personnes qui n’ont jamais fréquenté l’école française s’expriment en langue local sans être tournées en dérision. Mais en Afrique francophone, ce complexe colonial persiste, poussant certains à considérer leurs langues nationales comme inférieures. Il est temps de se libérer de ce complexe, car il s’agit d’un faux débat. Comme je le souligne souvent dans mes conférences, l’Afrique peine à conquérir son indépendance linguistique, alors même que le véritable développement y compris technologique passe par la valorisation de nos langues
Un Français, un Turc ou un Anglais ne se moque pas de son compatriote pour la manière dont il s’exprime dans sa propre langue. En revanche, l’Africain, et plus particulièrement le Guinéen, demeure prisonnier d’un complexe linguistique hérité de la colonisation, qui l’amène à juger et à mépriser ses semblables à travers leur rapport à la langue française.
L’exemple récent du président sénégalais Diamaye Faye, moqué pour son discours en anglais, illustre ce problème, le fond du propos importe peu, seule la forme retient l’attention. De même, en Guinée, lors du discours de Djiba Diakité sur le projet Simandou 2040, certains se sont davantage attachés à juger la manière qu’à comprendre la portée économique et sociale du projet. Pourtant, pour tout esprit rationnel, l’essentiel réside dans le contenu et l’impact du message, non dans la perfection linguistique.
Ce comportement révèle un héritage colonial persistant, celui où la valeur d’un individu se mesure à sa proximité avec la langue et la culture de l’ancien colon. Pourtant, le véritable intellectuel n’est pas celui qui parle un français impeccable, mais celui qui pense avec justesse, agit avec efficacité et produit des idées utiles à sa société. Ironiquement, nous faisons tous des fautes dans nos langues maternelles sans en tirer des conclusions sur notre intelligence. Mais dès qu’il s’agit du français ou de l’anglais, l’erreur devient un motif de dérision.
Cette posture met en évidence une dépendance linguistique héritée du passé colonial., une incapacité à valoriser nos propres codes linguistiques et culturels. Il est temps de sortir de ce piège mental. L’Afrique doit cesser de confondre la langue française avec la compétence, et l’accent avec l’intelligence. Les langues étrangères sont des outils de communication, non des critères de hiérarchie intellectuelle. Redonner de la dignité à nos langues africaines et reconnaître que la pensée précède la langue, c’est poser un acte de libération mentale. La vraie élite africaine n’est pas celle qui parle comme à Paris ou à Londres, mais celle qui pense pour l’Afrique et agit pour elle.
Par Dr Ibrahima CHERIF

