Le congé grec du Président Mamadi Doumbouya ou le test de maturité institutionnelle de la Vᵉ République
Il y a des voyages présidentiels qui relèvent simplement de l’agenda privé d’un chef d’État et il y en a d’autres qui, dans un contexte politique particulier, deviennent le révélateur de l’état réel des institutions. Le déplacement du Président Mamadi Doumbouya en Grèce pour quelques jours de congé appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
En apparence, c’est un événement banal. Un président, comme tout autre citoyen, peut prendre quelques jours de repos, retrouver sa famille et s’éloigner momentanément de la pression quotidienne liée à l’exercice du pouvoir. Pourtant, en politique, les faits ne sont jamais uniquement ce qu’ils semblent être, ils prennent leur véritable signification dans le contexte institutionnel et social dans lequel ils interviennent.
Le départ du président guinéen intervient dans une période particulièrement sensible de la vie politique nationale. La Guinée vient de franchir une nouvelle étape institutionnelle avec l’installation d’une Assemblée nationale issue des élections législatives du 31 mai 2026. La mouvance présidentielle dispose désormais d’une majorité parlementaire particulièrement importante, avec 127 sièges sur les 147 que compte l’Assemblée nationale, selon les résultats définitifs des élections législatives et communales. Cette configuration modifie profondément le rapport de force entre l’exécutif et le législatif et donne au président de la République une marge de manœuvre politique considérable.
Mais cette majorité intervient également dans un contexte où les principales formations politiques historiques de l’opposition ne participent plus au jeu institutionnel dans les mêmes conditions qu’auparavant. La dissolution de plusieurs partis politiques, dont certaines grandes formations de l’opposition telles que l’UFDG, le RPG et d’autres, a profondément transformé l’espace politique guinéen. La scène politique n’est donc plus celle que la Guinée connaissait avant le 5 septembre 2021. Les acteurs ont changé, les rapports de force ont changé, les institutions ont changé et la Constitution elle-même a changé. La question essentielle consiste désormais à savoir : si la culture politique a réellement changé au même rythme que les institutions ?
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la réaction suscitée par le départ de Mamadi Doumbouya. Le problème n’est pas que le président parte en congé. Le problème est que son absence puisse immédiatement devenir un sujet politique majeur et qu’il faille, dans le même temps, rappeler à l’opinion publique la continuité du pouvoir. L’état-major général des armées a notamment réaffirmé sa loyauté au chef de l’État et appelé la population au calme. Le président, depuis la Grèce, a également voulu rassurer les Guinéens sur la continuité de l’action publique et rappeler que les institutions continuaient de fonctionner. Cette séquence mérite d’être observée avec beaucoup plus d’attention qu’elle ne l’est actuellement.
Dans une démocratie institutionnellement consolidée, l’absence temporaire du président ne devrait normalement pas créer une inquiétude particulière. La continuité de l’État repose précisément sur l’existence d’institutions capables de fonctionner indépendamment de la présence physique du chef de l’État. Le gouvernement doit continuer à administrer, le Parlement doit continuer à exercer ses fonctions, la justice doit continuer à fonctionner et l’administration doit poursuivre son travail. La stabilité d’un État moderne ne doit pas dépendre de la présence permanente d’un seul individu. La véritable question politique devient donc beaucoup plus profonde que celle de la destination du président : Pourquoi la Guinée ressent-elle encore le besoin de rassurer son opinion publique lorsque le chef de l’État quitte temporairement le territoire national ?
Cette interrogation renvoie directement à la question de la personnalisation du pouvoir. Depuis plusieurs décennies, la vie politique guinéenne a souvent été structurée autour de la figure du président. Les institutions existent juridiquement, mais leur fonctionnement réel a régulièrement été influencé par le poids politique du chef de l’État. Cette situation n’est pas propre à la Guinée et constitue l’un des problèmes classiques des systèmes politiques africains dans lesquels la construction institutionnelle demeure plus faible que la centralité présidentielle. Or, la Vᵉ République guinéenne est désormais confrontée à l’obligation de dépasser cette logique.
Depuis le 5 septembre 2021, le Comité national du rassemblement pour le développement a pris le pouvoir, une nouvelle Constitution a été adoptée, une nouvelle architecture institutionnelle a été mise en place et Mamadi Doumbouya a finalement accédé à la présidence par la voie électorale. Sur le plan formel, la période de transition appartient désormais au passé. Mais une transition politique ne s’achève véritablement que lorsque les réflexes institutionnels changent avec elle. C’est probablement l’un des principaux défis auxquels la Vᵉ République doit aujourd’hui répondre.
La Guinée doit progressivement passer d’une culture politique centrée sur la personne du dirigeant à une culture fondée sur la permanence des institutions. Cette transformation est essentielle parce qu’un État moderne ne doit pas fonctionner uniquement parce que son président est présent. Il doit fonctionner parce que ses institutions sont solides, prévisibles et capables d’assurer la continuité de l’action publique. La force d’une République ne devrait donc pas se mesurer uniquement à la puissance de son président, mais également à la capacité de ses institutions à fonctionner lorsque celui-ci est absent, contesté ou remplacé.
La question de la majorité parlementaire constitue à cet égard un autre élément central. Avec 127 députés sur 147, le camp présidentiel dispose d’un rapport de force exceptionnellement favorable. Cette situation peut représenter une opportunité historique pour le pouvoir. Une majorité aussi large peut permettre d’adopter rapidement les réformes annoncées, de donner de la cohérence à l’action gouvernementale et de transformer les orientations politiques de la nouvelle République en politiques publiques concrètes. Mais toute majorité écrasante porte également en elle un risque démocratique. Lorsque l’écart entre la majorité et les autres forces politiques devient considérable, le Parlement peut perdre une partie de sa fonction de contradiction.
Or, le rôle d’une Assemblée nationale ne consiste pas uniquement à voter les textes proposés par le gouvernement. Elle doit également contrôler l’action de l’exécutif, interroger les ministres, évaluer les politiques publiques et, lorsque cela est nécessaire, exprimer des désaccords. Une majorité parlementaire forte n’est donc pas un problème en soi. Tout dépend de l’usage qui en est fait. La question centrale sera de savoir : si cette majorité deviendra un instrument de transformation institutionnelle ? ou si elle finira par réduire le Parlement à une fonction essentiellement d’accompagnement de l’exécutif ?
Cette distinction est fondamentale, car la démocratie ne se mesure pas seulement au nombre de voix obtenues par une majorité. Elle se mesure également à la capacité des institutions à organiser la contradiction, à accepter la critique et à empêcher que la concentration du pouvoir ne conduise à la concentration de toutes les décisions.
C’est ici que le pouvoir de Mamadi Doumbouya rencontre son principal paradoxe. Jamais son assise institutionnelle n’a semblé aussi forte. Il dispose désormais d’une Constitution nouvelle, d’une légitimité électorale, d’une majorité parlementaire considérable et d’un environnement politique qui lui est largement favorable. Mais plus un pouvoir devient fort, plus sa responsabilité devient importante. En politique, la concentration du pouvoir ne constitue pas nécessairement un problème lorsqu’elle est encadrée par des institutions solides, des règles claires et des mécanismes de contrôle effectifs. Le problème commence lorsque les contre-pouvoirs deviennent trop faibles pour exercer leur fonction.
C’est pourquoi, il faut regarder avec attention les pouvoirs accordés au président pendant les périodes de vacances parlementaires. La possibilité de prendre certaines mesures relevant du domaine de la loi par voie d’ordonnances peut être juridiquement prévue par la Constitution et politiquement justifiée par la nécessité d’assurer la continuité de l’action publique. Mais cette faculté doit nécessairement s’accompagner d’un contrôle parlementaire réel et d’une exigence de transparence. La légalité est indispensable à la démocratie, mais la légalité ne suffit pas à elle seule à garantir une démocratie vivante. Il faut également de la responsabilité, de la transparence, de la contradiction et une véritable culture du contrôle.
La question de l’opposition mérite également d’être posée avec sérieux. L’absence des principales formations historiques de l’opposition dans les dernières échéances électorales a profondément modifié la nature du pluralisme politique guinéen. Mais il serait politiquement imprudent de confondre l’absence institutionnelle de certains partis avec la disparition des opinions divergentes au sein de la société. Une société peut perdre ses partis sans perdre ses frustrations, elle peut perdre certains de ses dirigeants sans perdre ses revendications et elle peut perdre ses canaux traditionnels de représentation sans perdre sa capacité à contester, à critiquer ou à demander des comptes.
Le pouvoir doit donc comprendre que la stabilité politique ne se construit pas uniquement par la maîtrise des institutions. Elle se construit également par la capacité à créer un espace dans lequel les citoyens qui ne partagent pas la vision du pouvoir peuvent continuer à se sentir pleinement membres de la République. C’est là que se situe une distinction fondamentale entre domination politique et légitimité durable. Un pouvoir peut contrôler les institutions sans nécessairement contrôler les perceptions de la population. Il peut disposer d’une majorité parlementaire sans nécessairement bénéficier d’une confiance absolue dans toutes les catégories sociales. Il peut gagner une bataille électorale tout en restant confronté à des attentes considérables dans la société.
La véritable question sera donc moins de savoir combien de temps le pouvoir actuel pourra conserver sa domination que de savoir ce qu’il fera de cette domination. Car le temps des promesses commence progressivement à céder la place au temps des résultats. La Guinée a entendu parler de refondation, de souveraineté, de transformation économique, de modernisation de l’État et de développement. Elle a également entendu parler de Simandou 2040 et d’une nouvelle vision du développement national. Mais les citoyens ne jugeront pas durablement ces ambitions à travers les discours. Ils les jugeront à travers leur quotidien, la qualité des écoles, l’accès à l’électricité, la disponibilité des services publics, la création d’emplois, l’état des routes, la qualité de la justice, l’efficacité de l’administration, la gestion des ressources minières et surtout la capacité de l’État à transformer la richesse nationale en amélioration concrète des conditions de vie.
C’est probablement sur ce terrain que Mamadi Doumbouya sera véritablement jugé par l’histoire. Il ne suffira plus de gouverner après une période de transition. Il faudra démontrer que la période post-transition peut produire davantage de stabilité, de développement et de confiance institutionnelle. Le président bénéficie aujourd’hui d’un avantage politique considérable, mais cet avantage constitue également sa plus grande responsabilité. Lorsqu’un pouvoir dispose d’une majorité aussi importante et d’un environnement institutionnel aussi favorable, il devient plus difficile d’expliquer les échecs par les blocages de l’opposition ou par les contraintes héritées du passé. Le pouvoir dispose désormais de suffisamment de leviers pour agir et devra donc accepter d’être jugé sur ses résultats.
C’est peut-être là que le déplacement de Mamadi Doumbouya en Grèce prend une dimension politique inattendue. Le président est parti en congé et l’État a dû démontrer qu’il continuait à fonctionner. Cette situation peut être interprétée de deux manières. La première est optimiste et signifie que la Guinée est en train d’apprendre à fonctionner selon une logique institutionnelle dans laquelle le président peut s’absenter sans que la République ne s’arrête. La seconde est plus préoccupante et signifie que la société guinéenne demeure encore suffisamment marquée par les crises politiques et les changements de régime pour qu’une absence présidentielle temporaire puisse susciter autant de spéculations. Entre ces deux lectures se trouve probablement la réalité.
La Guinée est en train de changer, mais elle n’a pas encore totalement changé. Les institutions ont été profondément renouvelées, mais la culture politique demeure encore largement marquée par la personnalisation du pouvoir. La Vᵉ République devra donc être jugée non seulement sur les textes qu’elle adopte, mais sur la manière dont elle transformera progressivement les comportements politiques. C’est ici que se trouve le véritable enjeu. Un État démocratique mature n’est pas celui où le président est suffisamment puissant pour tout décider. C’est celui où le président peut s’absenter sans que personne ne doute de la continuité de l’État. Une République solide n’est pas celle qui repose sur la popularité d’un homme. C’est celle dont les institutions continuent de fonctionner lorsque les hommes changent.
La véritable refondation de la Guinée ne sera donc pas la capacité d’un homme à concentrer le pouvoir. Elle sera la capacité d’une République à transformer ce pouvoir en institutions durables. Le véritable succès de Mamadi Doumbouya ne sera finalement pas d’avoir construit un pouvoir suffisamment fort pour gouverner seul. Il sera d’avoir contribué à construire un État suffisamment fort pour fonctionner après lui. C’est probablement à cette seule condition que l’histoire pourra considérer la Vᵉ République non pas simplement comme une nouvelle étape du pouvoir guinéen, mais comme le commencement d’une véritable maturité institutionnelle.
Par Abdourahamane CONDE
Politologue et analyste de la vie publique

