« Le coup d’État contre Alpha Condé » ou quand tout le monde tombe…sauf l’image d’Alpha Condé et de Tibou Kamara !
Le livre de M. Kamara Tibou débarque sur la scène politique guinéenne comme une grenade dégoupillée. Un événement à la fois politique et éditorial qui, l’espace d’un instant, a réussi à faire oublier l’épilogue de la campagne (GMD) Génération pour la Modernité et le Développement. Quant au timing, il tient presque du coup d’État médiatique : non pas un renversement du pouvoir, mais une tentative subtile — ou pas — d’effacer l’ombre portée du 28 décembre 2025.
Les commentaires, eux, n’ont pas tardé à pleuvoir autour de ce « fameux » livre. Certains y voient des révélations explosives, allant jusqu’à parler de secrets d’État, comme si l’auteur avait ouvert les coffres-forts de la République. En réalité, il ne fait que coucher sur papier des secrets de polichinelle. D’autres, plus mesurés, y trouvent matière à réflexion, allant jusqu’à affirmer qu’il s’agit d’« un livre qui dérange parce qu’il oblige à réfléchir ».
Pour ma part, je me situe clairement dans ce dernier camp. Oui, ce livre force à réfléchir, mais pas forcément là où l’auteur voudrait nous conduire. Il invite à réfléchir sur son auteur, sur la démarche qui l’anime, ses angles morts, sur la manière dont le pays est ou a été gouverné, mais aussi sur le rôle de certains protagonistes que l’ouvrage met en lumière. En filigrane, il oblige à interroger non seulement les faits, mais aussi ceux qui prétendent les raconter, les justifier ou les réécrire.
D’une démarche intellectuelle et littéraire noble à une générosité ostentatoire… débouchant sur un ascétisme pour le moins surprenant
On ne peut que reconnaître la qualité de la plume de l’auteur et la pertinence de ses analyses, désormais de notoriété publique. Mais ce ne sont pas ces éléments d’appréciation qui frappent le plus. Ce qui surprend, c’est qu’un acteur politique de ce calibre ose témoigner à chaud.
En Guinée, ceux qui ont fréquenté les sommets de l’État préfèrent généralement attendre deux ou trois décennies avant de livrer leur version des faits, comme s’ils espéraient que le temps fasse disparaître littéralement leurs contradicteurs. À cet égard, ce premier tome de M. Kamara Tibou mérite d’être salué : il faut un certain courage, et une réelle perspicacité, pour raconter les événements alors que les protagonistes sont encore bien vivants, actifs, et parfois susceptibles.
Néanmoins, il serait naïf de croire qu’il se livre sans calcul. M. Kamara Tibou se met en scène comme un collègue affable, un homme politique généreux et presque ascétique, au point que ses « ravisseurs » eux-mêmes auraient été surpris de découvrir qu’il ne disposait même pas d’un toit où dormir après une garde à vue particulièrement éprouvante. Une anecdote racontée comme pour souligner sa modestie, son détachement matériel, et peut-être aussi pour rappeler subtilement que, dans cette histoire, il serait le seul protagoniste à ne rien devoir au confort du pouvoir.
Qui pourrait réellement gober cela. D’autant que le même auteur, dans son article « Qui est coupable ou incapable de prouver son innocence ? » publié en mai 2025, répliquant à un de ses contradicteurs virtuels, écrivait pourtant ceci :
« Quel mérite, quelle fierté de montrer des mains propres… simplement parce qu’on n’a touché à rien. Qui disait que seuls ceux qui marchent ont de la poussière aux pieds ? »
La morale est limpide : M. Kamara Tibou a « marché », il a donc de la poussière aux pieds comme tous les autres marcheurs, entendez ici gouvernants, ministres et compagnons de route du pouvoir. D’ailleurs, la première fois que j’ai lu cette phrase, ma réaction a été immédiate : ce n’est pas parce qu’on marche qu’on est condamné à avoir de la poussière ou de la boue aux pieds. Tout dépend du chemin qu’on emprunte… et de ce qu’on choisit d’y faire.
…et d’un ascétisme soigneusement exhibé à une loyauté revendiquée et une mémoire savamment sélective
La loyauté qui transpire dans son récit à l’endroit de son patron Alpha Condé, de Cellou Dalein Diallo ou encore de Kassory Fofana et bien d’autres n’est ni dissimulée ni accidentelle. Elle imprègne les faits, oriente les interprétations et rappelle que, dans ce genre d’exercice, la mémoire n’est jamais totalement innocente.
L’auteur lui-même en donne la clé de cet exercice dans son livre lorsqu’il cite Paul Valéry : « L’histoire justifie ce qu’on veut ». Et il en propose aussitôt la traduction la plus utile pour comprendre cette citation : « Autrement dit, chacun est tenté d’écrire sa propre histoire à son profit, pour séduire l’opinion et rallier les décideurs à sa cause. »
Difficile de mieux décrire sa propre démarche. Il suffit de lire M. Kamara Tibou pour comprendre que son récit n’est pas seulement une chronique des événements, mais aussi une manière de se refléter, de se positionner, de se justifier. Le miroir qu’il tend au lecteur n’est pas neutre : c’est un miroir soigneusement poli, où l’auteur se reflète sous son meilleur angle. Un miroir qui ne renvoie jamais les zones d’ombre, seulement les contours flatteurs de ses bienfaiteurs pour servir son propre rôle dans l’histoire.
Et quel rôle pour les autres protagonistes ?
Le titre du livre est « Coup d’État contre Alpha Condé », mais à la lecture, on constate que plusieurs figures tombent les unes après les autres… sauf l’image de la « vraie victime ». Il est vrai qu’il n’est jamais aisé de dire du mal à une victime.
Du fossoyeur présumé des biens matériels publics, Ousmane Kaba, au Cheval de Troie, Dansa Kourouma, jusqu’à la menace suicidaire érigée en pari politique par le ministre de tutelle d’alors des politiques, Kiridi Bangoura, chacun semble recevoir sa part de responsabilité, de trahison, de faute politique ou stratégique.
Pendant ce temps, l’image centrale, celle qu’on pourrait croire fragilisée davantage par un putsch à cause d’un management étatique qui frôlait parfois de l’amateurisme, demeure étonnamment intacte, voire sublimée par le récit. Une construction narrative qui redistribue les rôles, redéfinit les responsabilités et installe subtilement une hiérarchie implicite des « fautes » acceptables.
Les uns chutent lourdement, d’autres trébuchent à peine, mais l’icône principale, elle, ressort indemne, polie, presque réhabilitée par la magie du témoignage.
Ce sera l’objet de la deuxième partie de mon commentaire.
Taliby Diané

