Monsieur Sy Oumar, mon maitre en 3ème année de l’école primaire de Dixinn, nous a expliqué le concept du kilomètre, en vain. A neuf ans, il est difficile de comprendre les concepts de distance, temps et espace.
Monsieur Sy décida que notre classe allait marcher le lendemain, de Dixinn école au wharf de Belle-vue pour expérimenter le kilomètre. Ce qui fut fait. De retour dans notre classe, il nous demanda de partager nos sentiments sur cet exercice que nous venions de finir.
Kalla Bangoura exprima sa surprise de savoir que marcher deux kilomètres était très difficile : « la difficulté n’est pas d’avoir marché un kilomètre, mais d’en avoir fait deux, dit-il ». Toute la classe se mit à rire. Deux kilomètres insista-t-il. Kalla venait de contredire monsieur Sy, notre maitre. Incroyable !
Monsieur Sy demanda qui est d’accord avec Kalla ? Pas un doigt ne se leva. Personne de vous ne va le supporter dit-il ? Personne ? Monsieur Sy nous indiqua qu’il comprend notre conduite parce qu’il est notre maitre, nous avons peur de lui. Kalla a simplement regardé les données, dit-il. Si de Dixinn-école au wharf de Bellevue fait un kilomètre à l’aller, il y va de soi que le retour aussi est un autre kilomètre. Donc nous avons marché deux kilomètres aujourd’hui dit-il. Répétez deux kilomètres. Oui Monsieur ! Deux kilomètres à l’unisson ! Très souvent nous dit-il, la peur ou la force intimide des personnes capables d’une bonne compréhension, et qui ont des données irréfutables, à se taire, à refuser de défendre ce qui est vrai et juste.
Ce souvenir m’est revenu en tête, à la fin de la dernière semaine du mois de Septembre 2022, quand j’ai appris la nouvelle d’un autre coup d’état en Afrique occidentale. u Togo en 1963 à Ouagadougou en 2022, nos classes dirigeantes successives et nos commis d’état se sont conduis comme la majorité de notre classe à l’endroit de Kalla Bangoura. Certains de nous savaient ce qui était la réalité (1+1=2), mais nous continuâmes à refuser de dire la vérité, par peur.
En sept décennies d’indépendance en Afrique, avec 87 coups d’Etat à ce jour, nous savons que nos militaires ne défendent pas nos pays mais nous les applaudissons dès qu’ils font une irruption sur la scène politique. Quand ils échouent dans la gestion des affaires de nos Etats, nous cherchons un bouc émissaire au lieu de tirer les conclusions requises par les données de leur gouvernance. Accuser l’impérialisme, le racisme, le capitalisme, les puissances étrangères est notre modus operandi. Nous ne voulons pas, et qui plus est, nous refusons de regarder notre réalité en face.
Le fait est qu’une partie du continent continue à vivre avec la fable de la Fontaine, « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Peut-être nous devrons démobiliser nos forces de défense. Elles ne vont à aucune guerre sauf contre nos populations et ne défendent nos patries d’aucun danger. Elles ne sont pas mobilisées pour le bien-être social ou quoique ce soit. Le Costa Rica et l’Islande marchent sans armée. Nous, nos forces de défenses sont répressives. Elles continuent à intimider nos populations sans gêne. Nous ne pouvons même pas fêter nos indépendances dans l’harmonie. Regardez les deux spectacles (à Hamdallaye et au Palais) offerts à Conakry le 2 octobre 2022. Même à l’esplanade du Palais du Peuple, il y a eu la pagaille devant nos invités.
Quelque part en Afrique, le prochain coup d’Etat sera fait par un caporal qui a été recruté grâce à son oncle (le commandant) il y a trois ans. Ne soyez pas surpris, ce sera une femme. Les mots « redressement et national » feront partie de son sigle. Pendant ce temps, la pauvreté endémique continuera pour nos pauvres populations, que dis-je, nos enfants. Qu’importe ! Les « maitres de la parole » (que dis-je, les propagandistes ?) continueront à nous informer que nos malheurs sont la faute de nos « ennemis » au lieu de l’incompétence de nos dirigeants.
A bas quelque chose (………….), vous pourrez compléter le reste avec le slogan vide du jour et continuer à refuser de regarder la réalité que avons en face de nous. Kalla Bangoura se taira cette fois-ci, pas par peur, mais par prudence. Il sait que le reste de ses concitoyens sont des lâches qui ne dirons pas la vérité !
Dommage pour nos pays !
Dr Abdoulaye Bah
Professeur d’Université aux États Unis, Ret.
Ancien chef de Chaire du Département des Sciences Sociales et Comportementales
Directeur, Centre pour la santé Comportementale et la Résilience
Université de Lincoln
Jefferson City, Missouri USA
Columbia, MO USA

