Médias indépendants : comment allier rentabilité, confiance du public et indépendance éditoriale, le défi crucial du journalisme
Dans un contexte où la presse indépendante fait face à des défis financiers et numériques, VisionGuinee et Dimio Média ont rencontré Laurent Mauriac, coprésident du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil) et cofondateur de Brief.me, à l’occasion de la 19ᵉ édition des Assises du journalisme de Tours.
Dans cet entretien, il revient sur les clés pour garantir l’indépendance éditoriale et économique des médias. De la rentabilité à la confiance des lecteurs, en passant par l’impact de l’intelligence artificielle et des modèles innovants de financement, il partage son regard sur l’avenir de l’information indépendante, en France comme en Afrique.
VisionGuinee & Dimio Média : Vous avez co-animé un panel sur le financement des médias indépendants. Selon vous, qu’est-ce qu’un média indépendant et qu’est-ce qui fait sa particularité ?
Laurent Mauriac : D’abord, je suis co-président du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne en France qui regroupe à peu près 300 médias. Et effectivement, ils ont comme caractéristique principale d’être indépendants. Alors, comment considère-t-on qu’un média est indépendant ? En fait, ça fait bientôt 20 ans que ce syndicat existe et on a beaucoup travaillé sur la définition de ce qu’est un média indépendant et elle a évolué au fil des années. On est arrivé à la définition suivante : pour une entreprise, c’est de considérer que les actionnaires du média ne doivent pas avoir d’intérêts extérieurs. Les actionnaires principaux ne doivent pas avoir d’intérêts extérieurs au secteur des médias et de la presse.
En France, on a beaucoup de médias qui sont détenus par des hommes d’affaires ou des groupes qui sont par exemple des groupes de luxe, de l’aviation ou des télécommunications. Là, on peut vraiment s’interroger pour savoir si les médias qui sont détenus par ces groupes sont indépendants. Nous, on pense que non. On vérifie qu’on n’a pas ce problème, qui peut susciter des conflits d’intérêts entre le média et son actionnaire et qui peut donner lieu à des situations problématiques dans le fonctionnement du média.
Comment faites-vous aujourd’hui pour que les organisations des médias de votre syndicat puissent être indépendantes du point de vue éditorial, mais également économique ?
Alors, on considère que s’il y a une indépendance économique, il y a généralement l’indépendance éditoriale. Pour arriver à l’indépendance économique, le meilleur moyen, c’est d’être rentable, de faire des bénéfices. C’est la meilleure solution. Nous, ce qu’on essaye de faire avec notre syndicat, c’est d’aider les médias à construire un modèle économique qui leur permet d’atteindre la rentabilité. On essaye aussi de construire les conditions au niveau réglementaire pour que les médias numériques ne soient pas lésés, qu’il n’y ait pas de distorsion de concurrence par rapport à des grands médias qui sont déjà bien installés.
En France, on a quand même la chance d’avoir des dispositifs qui permettent aux médias de se financer les premières années, parce qu’on ne peut pas être tout de suite rentable. Généralement, il faut plusieurs années pour qu’un média arrive à la rentabilité. Donc, la question du financement se pose au départ. La chance qu’on a, c’est qu’il y a un système d’aide à la presse. Par exemple, il y a ce qu’on appelle une bourse émergence, qui permet à des médias qui se créent de pouvoir démarrer avec des fonds.
Il y a aussi des dispositifs qui favorisent le crédit dans les médias, mais il faut que les projets soient quand même suffisamment aboutis et qu’ils soient portés par une équipe cohérente et complémentaire. Donc, qu’il n’y ait pas simplement des journalistes. Qu’il y ait aussi des gens qui savent faire du marketing, du développement commercial, et ne pas négliger la partie technique pour un média numérique, qui est aussi très importante.
Dans un marché aujourd’hui saturé, comment convaincre le lecteur que sa contribution financière est le seul rempart pour l’indépendance du journalisme ?
En fait, je pense que les médias, il faut que ça fonctionne comme n’importe quelle entreprise. Ça veut dire qu’il faut pouvoir proposer quelque chose qui rende un véritable service aux lecteurs, qui leur permette de résoudre un problème, qui réponde à un besoin. C’est à cette condition que les gens peuvent à un moment se dire que ça vaut vraiment le coup de payer pour ce média, parce que ce n’est pas simplement que je vais lire des articles qui m’intéressent, mais en fait j’en ai vraiment besoin dans ma vie. C’est quelque chose qui est assez difficile, mais qui est nécessaire.
C’est vrai que la concurrence est très rude, surtout que par rapport à plein d’autres secteurs d’activités, l’une des particularités du secteur des médias, c’est qu’il y a beaucoup d’offres gratuites. L’offre gratuite n’est souvent pas forcément de qualité. C’est à la fois difficile, mais le fait que le niveau moyen de l’offre gratuite ne soit pas forcément très élevé permet aussi à certains médias de se démarquer et de réussir à proposer une offre payante.
Pensez-vous que la confiance du public peut être une monnaie qui peut remplacer la publicité même dans un marché économique fragile ?
Oui, vous avez raison de parler de confiance, parce que pour pouvoir développer des revenus, il faut instaurer cette confiance. Les médias qui réussissent ou qui vont réussir de plus en plus, et je pense que ce sera encore plus vrai avec l’intelligence artificielle qui est en train de s’abattre sur le secteur, doivent arriver à construire cette relation avec leurs lecteurs.
Le modèle Mediapart inspire même en dehors de la France, notamment en Afrique, et a réussi à s’imposer. En Afrique de l’Ouest, avec les défis de la bancarisation mais aussi du pouvoir d’achat, le tout-payant est-il envisageable ?
Je ne connais pas suffisamment les marchés africains, mais je suis conscient que les difficultés sont plus importantes. Pour que ça fonctionne, une des conditions, c’est qu’on puisse payer facilement. Il ne faut pas que le fait de payer soit quelque chose de compliqué. Il faut aussi avoir un prix adapté au lectorat. Certaines conditions doivent être réunies, mais je ne connais pas suffisamment les marchés africains pour pouvoir répondre avec précision.
Comment, selon vous, équilibrer viabilité économique et mission d’information pour tous, notamment dans un contexte où le pouvoir d’achat est aussi critique ?
C’est vrai qu’il y a des médias qui passent au tout-payant. Mais il y a d’autres modèles qui sont en train d’émerger. Déjà, il y a le modèle traditionnel de la presse, que l’on peut appeler mixte, avec une partie payante et une partie gratuite, encore appliqué par beaucoup de médias. Puis, on assiste en France à des médias plus affinitaires qui fonctionnent avec des dons de la part des lecteurs. Des personnes payent non pas pour être abonnés, mais pour permettre que le contenu reste gratuit et accessible à tous. Un exemple célèbre, c’est celui du Guardian au Royaume-Uni, un grand quotidien national qui maintenant a un chiffre d’affaires dont plus de la moitié est constituée de dons de la part des lecteurs.
Votre organisation milite pour une refonte de l’aide publique à la presse ici en France. Quels conseils pouvez-vous donner à des associations africaines qui luttent aussi pour que l’État soutienne les médias mais sans être contrôlés ?
Pour le syndicat que je représente, les aides à la presse sont légitimes et justifiées, parce qu’elles dégagent ce qu’on appelle en économie des externalités positives, c’est-à-dire qu’ils ont un rôle qui est positif sur la société, et donc à ce titre, ils méritent d’être aidés par la puissance publique. Mais il faut que cette aide soit transparente, qu’elle soit bien comprise par la population. Parce qu’en fait, le revers de la médaille, c’est que la population peut avoir l’impression qu’il y a une connivence ou que ça crée une dépendance entre l’État et les médias. Donc il faut vraiment que les choses soient faites de façon très transparente.
Nous, on pense que le système idéal, c’est que ce ne soit pas le gouvernement ou le ministère de la Culture qui distribue directement les aides, mais que ça passe par un organisme intermédiaire.
Ça change quoi au juste que ça soit donné par le ministère de la Culture ou par un organisme indépendant ? Ça reste tout de même un appui de l’État ?
Ça change plusieurs choses. Premièrement, ça change le fait que la gouvernance de cet organisme peut être plus large, et donc il n’y a pas ce lien direct organique entre le gouvernement et le média. Et la deuxième chose, c’est que si cet organisme est inscrit dans la loi, à ce moment-là, il est beaucoup plus difficile de le remettre en cause. Aujourd’hui, les aides en France peuvent être annulées très facilement sans passer par un vote du Parlement. Il suffit d’une décision du pouvoir exécutif. Donc ça consolide beaucoup plus le système.
Quel regard portez-vous aussi sur l’émergence de fonds, de dotations ou de fondations pour financer les médias, un modèle qui commence à s’installer notamment en France mais aussi au-delà, pour protéger le capital de l’influence des actionnaires ?
Oui, c’est un bon modèle, mais pour que les fondations puissent jouer un rôle, il faut qu’elles soient dotées, qu’elles aient un capital, et donc la question se pose de qui va les financer. Il y a plusieurs solutions. Il y a les actionnaires précédents, mais en ce moment-là, ils vont vouloir garder une influence et contrôler la gouvernance de la fondation, et cela soulève la question de l’indépendance. L’autre possibilité, c’est un financement par les lecteurs. Ainsi, on se retrouve dans un modèle de financement des médias par les lecteurs.
En Guinée, il y a un débat sur la structure juridique des médias. Certains pensent qu’il faut que les médias se constituent en entreprise et d’autres qu’il faut permettre aux médias de se constituer en association. Qu’en est-il d’ici ?
En France, les deux coexistent. Il peut y avoir les deux modèles. Certains médias fonctionnent avec un statut associatif, la majorité fonctionne avec un statut d’entreprise, mais les deux sont possibles dans le contexte.
Dans le contexte africain, avec l’essor du numérique, mais aussi la précarisation et beaucoup d’autres facteurs, l’effondrement du modèle économique, quel modèle pouvez-vous conseiller : se constituer en entreprise ou en association ?
En fait, il n’y a pas de modèle qu’on puisse conseiller. Ce qui fonctionne bien, c’est quand il y a une adéquation entre la ligne éditoriale et le modèle économique. Le modèle économique peut être très varié : publicité, don ou abonnement. Ce qui est important, c’est que ça soit cohérent avec la ligne éditoriale.
Vous avez parlé tout à l’heure de l’avènement de l’intelligence artificielle. Est-ce que vous craignez une précarisation accrue des médias indépendants en ligne ou y voyez-vous un levier d’optimisation pour les petites rédactions ?
Les deux. Je pense qu’il faut pouvoir l’utiliser comme un outil, mais le risque, c’est quand on en fait une utilisation trop intensive. Si l’intelligence artificielle remplace les journalistes, on va dévaloriser la qualité du contenu qui est produit et cela fera du tort aux médias.
Il y a un autre phénomène, pas pour le cas de la France, mais en Afrique. Avec l’essor, on voit de nouveaux acteurs de l’information qui viennent dans le paysage médiatique. La crise de confiance entre médias et public fait que beaucoup de journalistes aujourd’hui sont obligés d’adopter les codes des influenceurs, qui sont plus suivis ou ont peut-être plus de crédit, entre guillemets…
S’ils font un travail sérieux, qu’ils vérifient les informations et respectent la déontologie, on peut les considérer comme des journalistes. Moi, je ne ferais pas d’opposition nette entre les influenceurs d’un côté et les créateurs de contenu et les journalistes.
Si ce sont des influenceurs qui vont proposer une information biaisée parce qu’ils ont par exemple des partenariats financiers ou commerciaux et que les partenaires vont leur demander de dire des choses qui ne sont pas vraies ou justes, à ce moment-là, ils ne font pas le métier de journaliste. Ils font le métier d’influenceur, et là, ils feront du tort à la société, parce qu’ils véhiculent des informations inexactes. Donc il ne faut pas mettre tous les influenceurs ou tous les créateurs de contenu dans le même sac. Il y en a qui font des choses de très bonne qualité. À partir du moment où ils produisent une information fiable, vérifiée et respectueuse de la déontologie, moi je ne vois pas pourquoi on ne les qualifierait pas de journalistes.
Est-ce que vous envisagez des partenariats ou des collaborations avec des associations de médias numériques ?
Oui, on a été en relation à une époque avec une association au Sénégal. Donc, nous, on est tout à fait prêts à ça. On serait très heureux d’avoir des relations avec des confrères africains.
Ciré BALDE, pour VisionGuinee.Info
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