[dropcap]C[/dropcap]her Ismaël, tu nous es précieux !
Cher vice-maire Ismaël Condé,
Tout d’abord, je voudrais te souhaiter un prompt rétablissement. Je profite de l’occasion pour te demander de ne même pas penser, à plus forte raison agir, dans le sens de mettre fin à tes jours.
Comme tu l’as dit à ton avocat, tes conditions de détention te poussent à vouloir mourir plutôt que de vivre. Je te propose et te dis que la vie vaut d’être vécue, tu es si jeune et tu as toute la vie devant toi.
Cher Ismaël, tu connais ton problème ainsi que le problème de tous les détenus politiques injustement emprisonnés depuis de longs mois sans jugement : vous avez naïvement cru, et nous avec vous, qu’au moins malgré toutes les imperfections de notre démocratie que certains n’hésitent pas à qualifier de « démocratie à la guinéenne », on pouvait quand même exprimer relativement son opinion politique, et même oser critiquer son propre parti politique, fût-il le parti au pouvoir, sans être pourchassé, poursuivi et persécuté.
Ce fut d’ailleurs ton cas, cher Ismaël, tu as, en toute liberté, décidé de quitter ton parti. Comme toutes les personnes éprises de démocratie, de liberté et d’égalité des citoyens devant la loi, sans aucune distinction d’ethnie, d’origine ou de genre, nous avons salué et encouragé ton courage. Nous sommes tous plus ou moins responsables du calvaire que tu traverses aujourd’hui. En ce qui me concerne, je demande à Dieu de me pardonner !
Nous avons tous oublié, obnubilés peut-être par notre soif de démocratie, qu’un pays ne changera pas comme par l’effet d’une baguette magique, si les mentalités n’évoluent pas et ne changent pas. Nous avons oublié que la démocratie, même dans des pays avec des traditions démocratiques bien ancrées, reste bien fragile. Et qu’une démocratie peut facilement basculer vers l’autocratie et la dictature, si elle n’est pas protégée par des digues institutionnelles l’empêchant de couler.
Qu’en est-il d’un pays qui traine encore sur ces quatre pattes en matière de démocratie ? L’enthousiasme avec lequel le peuple guinéen s’est battu durant des longues années pour la démocratie nous a aveuglés au point de confondre l’eau et le feu, le rêve et la réalité.
Cher Ismaël, je n’ai aucune leçon à te donner, car tu as plus à m’enseigner aujourd’hui sur le prix à payer pour son engagement politique et sa conviction. Il serait mal venu et totalement déplacé de ma part de te demander plus de courage, alors que tout est fait pour t’humilier, te faire payer cher le prix de ton engagement, te faire regretter des choix qui pourtant sont tous consacrés par toutes les lois de notre pays !
Nous sommes tous tombés des nues sur la dégradation de l’avancée démocratique amorcée en 2010 dans notre pays. Nous sommes aujourd’hui confrontés à des pratiques qui nous rappellent notre sombre passé. Il serait malhonnête et inhumain de le nier. Que ceux qui ont tous les pouvoirs aujourd’hui dans notre pays sachent, comme nous le rappelle la Bible : « les derniers seront les premiers », et nul n’est éternel !
Sur ce, cher Ismaël je t’interpelle du fond du cœur de ne pas être trop dur avec toi-même. Tu nous es cher, puisse Allah dans son infinie bonté et sa grandeur te protéger et te délivrer rapidement de cette épreuve. Nous t’aimons, Ismaël, je pense à toi dans mes prières.
Thierno Youla Sylla
Chercheur

