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Oui, la tonne de cacao coûte plus cher que la tonne de bauxite

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La Guinée est le deuxième producteur mondial de la bauxite. Elle est classée parmi les pays les plus pauvres de la planète. Les ressources de son sous-sol contribuent largement au budget national du pays… donc, normalement à son développement. Le mardi 26 décembre, lors de la plénière consacrée à l’adoption du volet recettes de la Loi des finances initiale (LFI) 2024 le Conseil National de la Transition (CNT) – l’organe qui fait office de Parlement – dénonçait des exonérations accordées à des nombreuses sociétés minières.

Sur les réseaux sociaux, des débats s’en sont suivis. Si les uns qualifient ces exonérations “d’irréalistes”, les autres indiquent que “c’est une réalité mondiale” souvent clairement indiquée dans les conventions minières.

Nous revenons sur une alerte sur laquelle nous travaillons depuis bientôt deux mois. En effet, le 30 novembre 2023, cet internaute nommé Kerfalla Cissé publiait sur  Facebook, que “le prix d’une tonne de cacao est de 3 940 euros contre 70 euros pour la tonne de bauxite sur le marché international”. Son post a suscité de nombreuses réactions sur ce réseau social appartenant au groupe Meta.

Sur X (ex Twitter), le sujet est vite repris par Bangoura Khamé. Sa publication a été repostée par 17 abonnés et vue plus de 4 400 fois sur le réseau social du milliardaire Elon Musk, au moment de la rédaction de cet article.

Dès le début de notre processus de vérification, nous avons pris contact avec Kerfalla Cissé qui a lancé le débat sur Facebook. Au cours de notre entretien, il a précisé au bout du fil que son post fait suite à une discussion autour d’une table avec un ami.

« Il m’a demandé si je savais que la tonne de cacao coûte près de 4 000 USD alors que celle de la bauxite fait à peine 70 USD. Son objectif, c’était de me faire remarquer qu’il est plus intéressant pour un pays comme la Guinée, de mettre un accent particulier sur l’agriculture que les ressources minières qu’on ne transforme même pas sur place », souligne-t-il.

Notre interlocuteur affirme que sa publication a pour but d’éveiller les consciences des Guinéens afin de les encourager à privilégier l’agriculture. « Si on délaisse l’agriculture au profit des mines, nous serons perdants », soutient-il d’emblée, précisant que « le secteur minier doit être un support pour les autres secteurs ». « On ne peut pas se contenter des mines, étant donné que nous ne transformons pas nos ressources sur place. Sinon, dans quelques années, on risque d’avoir des réfugiés climatiques », alerte-t-il.

La tonne de cacao coûte-t-elle 4 000 USD alors que celle de la bauxite fait à peine 70 USD ?

Nous avons voulu en savoir plus. On a donc fait des recherches. Un article du journal Les Echos, publié le 14 novembre 2023, précise que la tonne de cacao se facture à près de 3 500 livres sterling à Londres. « Du jamais vu depuis 1989 », selon le journal économique français. A New York, la même tonne se négocie à « plus de 4 000 USD, au plus haut depuis 45 ans », ajoute-t-il.

Cours des matières premières sur le marché boursier Le Figaro Bourse et Placements (07/12/2023) © Data bourse Figaro

« Cette évolution des prix est largement liée aux vicissitudes climatiques », souligne de son côté Le Figaro qui lie cela en particulier à l’impact d’El Niño. L’auteur de l’article ajoute que « le réchauffement des eaux du Pacifique Sud bouleverse le climat planétaire et détériore les conditions météorologiques dans les zones de production (du cacao) ».

Le prix moyen de la tonne de bauxite est de 70 USD

Un arrêté conjoint N°AC/2022/1383/MMG/MB/MEF/SGG en date du 6 juillet 2022 des ministères en charge des Mines, du Budget et de l’Economie, entrée en vigueur le 1er septembre de la même année, fixe le prix de référence applicable à la vente de la bauxite par toutes les sociétés minières exportatrices de la bauxite guinéenne. Ainsi, le prix moyen de la tonne de bauxite est de 70 USD américains.

Le conseiller économique et fiscal du ministère des Mines, Yakhouba Kourouma, affirme qu’avant la signature de l’arrêté conjoint sur le prix de référence applicable à la vente de la bauxite, le prix de la tonne de bauxite était « très disproportionné et très variable d’une société à une autre ».

Dans un entretien accordé au service communication et relations publiques du ministère des Mines et de la Géologie, publié par des médias locaux dont Mosaiqueguinee.com, il expliquait que c’est à la suite de l’analyse des exonérations fiscales accordées aux sociétés minières en production que les autorités ont « très vite compris qu’il y avait un sérieux problème sur le niveau de prix pratiqué par les sociétés minières ».

En l’absence du prix de référence applicable à la vente de la bauxite, la Guinée ne disposait d’aucune base pour fixer le prix de la tonne de sa bauxite. « L’administration se contentait simplement des déclarations faites par les sociétés elles-mêmes pour la vente de leur bauxite. Il n’y avait aucune base légale pour l’approbation des prix de vente déclarés par les sociétés minières », révèle M. Kourouma, ajoutant que « c’est ce qui a occasionné le niveau très disproportionné des prix de vente de la bauxite constaté avec les sociétés minières exploitant la même substance, parfois dans les mêmes zones ».

Une fixation de prix assez complexe

Pour en savoir davantage sur le processus de fixation du prix de la bauxite, nous avons contacté Dr Oumar Totiya Barry, chercheur évoluant à l’Observatoire Guinéen des Mines et Métaux (OGMM). Il explique que la bauxite relève d’un marché des matières premières. « Sur ce marché, il y a des minerais qui sont cotés, comme l’or et le diamant qui ont un prix de référence qu’on appelle prix bourse. On peut se lever le matin et aller à la bourse de Londres pour voir le prix. Donc, tous les autres prix se négocient en fonction de ce prix de référence avec des marges. La bauxite, quant à elle, n’est pas cotée en bourse. C’est l’aluminium qui est le produit final de la bauxite, qui est coté au LME (London Metal Exchange). Dès lors que la bauxite n’est pas cotée, son prix est négocié entre l’acheteur et le producteur. C’est un marché inorganisé à l’échelle mondiale avec des règles et pratiques bien établies », souligne-t-il.

Ce consultant en géopolitique des ressources minières indique, pour illustrer ses propos, que « lorsqu’un investisseur arrive dans un pays et obtient une licence pour l’exploitation d’une mine de bauxite, quand il met en production la mine, il engage un certain nombre de facteurs pour produire le minerai. Il crée des infrastructures, trouve la roche à l’échelle naturelle, il la fait exploser, la concasse pour réduire la dimension. Il transporte le minerai jusqu’au port pour l’embarquer dans des bateaux et envoyer sur le marché afin de trouver un acheteur. Chaque étape a un prix ».

De nos échanges avec Dr Barry, il ressort que « plusieurs facteurs entrent dans la fixation du prix de la roche à la mine. Quand on transporte la bauxite dans les bateaux, on applique le prix FOB. Une fois sur le marché pour l’acheteur final, on fixe le prix CIF. Après, on a le prix sur le marché chinois. A chaque étape, on ajoute un coût supplémentaire. Pour un pays comme la Guinée, on essaie d’avoir plusieurs lectures du prix. Le prix FOB peut être notre prix de référence. Une fois que la bauxite est mise dans le bateau, on paie souvent 15 USD par tonne pour l’envoyer en Chine où on applique le prix du marché chinois qui apparaît dans l’index CBIX ».

Prix de référence en Guinée

Auteur du livre La Guinée et la CBG, les enjeux d’un dilemme géopolitique, Dr Oumar Totiya Barry souligne que « l’Etat guinéen n’étant pas producteur d’aluminium, ignorait jusqu’à l’année dernière le véritable revenu des sociétés minières, le coût de production et à combien la bauxite était vendue aux acheteurs. Une société pouvait dire qu’elle vend la tonne à 12 USD, une autre déclare 35 USD. L’écart est grand entre les deux. Désormais, le gouvernement a pris un arrêté pour dire que le prix de référence, c’est le prix qui est pratiqué sur le marché chinois. A partir de l’index CBIX, on peut avoir une idée sur le prix ».

Le prix de la tonne s’applique en tenant compte du taux d’humidité de chaque vente de bauxite, certifié par le Laboratoire national de la géologie (LGN) ou un bureau de certification internationale. « Il y a des paramètres comme le taux l’humidité, la teneur en alumine et en silice. L’élément le plus important qu’on cherche à extraire de la bauxite, c’est l’alumine. En Guinée, le taux d’alumine dans la bauxite varie entre 30 et 65%. Plus le taux d’alumine est élevé, plus la bauxite a de la valeur. Plus le taux du silice est faible, plus l’acheteur investit moins d’énergie. Pour obtenir l’aluminium, il faut séparer l’alumine du silice qui est une impureté », détaille le chercheur.

Le cacao plus cher que l’aluminium, produit fini de la bauxite

La bauxite est composée d’environ 50% d’aluminium hydraté et silice ainsi que d’oxyde de fer. C’est en travaillant à partir de la bauxite que l’on extrait l’alumine, matériau de base pour la fabrication d’aluminium. Sur le marché international, « la demande de bauxite est ainsi étroitement liée à la production d’alumine et, en aval, à la production d’aluminium ». La tonne de cacao se négocie autour de 4 000 USD sur le marché mondial, contre 2 100 USD pour la tonne d’aluminium, produit fini de la bauxite.

Flambée du cours de l’aluminium après le coup d’Etat du 5 septembre

Suite à la prise du pouvoir par le Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD), la junte militaire dirigée par le colonel Mamadi Doumbouya, le 5 septembre 2021, le cours mondial d’aluminium avait atteint 2 924,50 USD la tonne à la Bourse des métaux de Londres, le LME, un niveau record depuis 2008.

Cours de l’aluminium sur le marché boursier (08/12/2023) © Le Figaro Bourse et Placements, data-bourse.lefigaro.fr/

Verdict

La tonne de cacao coûte effectivement plus cher que la tonne de bauxite. La tonne de cacao coûte environ 4 000 USD tandis que le prix moyen de la tonne de bauxite est de 70 USD.

Cet article a été rédigé par Ciré Baldé dans le cadre du projet d’Éducation au Média à l’Information et au Numérique Plus (EMIN +) avec le soutien de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Il a été édité par Thierno Ciré Diallo et approuvé par Boussouriou Bah, rédacteur en chef de VisionGuinee.Info.

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