Professeur Achille Mbembe : “l’Afrique est la grande réserve du monde, mais il nous faut transformer cela en une chaîne de valeurs qui nous profitent”
A l’occasion du sommet Africa Forward organisé à Nairobi, Achille Mbembe a remis, lundi 11 mai, un livre blanc au président français Emmanuel Macron. Ce document propose une réflexion approfondie sur les transformations politiques, culturelles, technologiques et sociales nécessaires au développement du continent africain.
Historien, politologue et enseignant universitaire, Achille Mbembe a précisé que ce livre blanc, intitulé “La force de société”, a été élaboré par la Fondation de l’innovation pour la démocratie en amont du sommet.
“Il s’agit donc d’un livre qui formule 60 propositions sur des questions telles que la gouvernance de nos ressources culturelles, comment mettre en place en Afrique des modèles démocratiques endogènes, comment mettre au service des communautés africaines l’intelligence artificielle et les outils digitaux, comment réformer les rapports entre les hommes et les femmes et comment engager la grande aventure de construction du système de santé pour les hommes et les femmes”, a-t-il expliqué.
Selon le professeur Mbembe, ce document puise sa force dans les nombreuses initiatives déjà portées sur le terrain par les organisations de la société civile africaine.
“Ce qui est intéressant, c’est qu’au fond, sur ces grandes thématiques, les centaines d’organisations de la société civile qui participaient au pavillon ont d’ores et déjà des pratiques. En fait, c’est un agenda que les sociétés civiles africaines se donnent à elles-mêmes sur la base d’expériences d’ores et déjà en cours sur le terrain”, a-t-il souligné.
A ses yeux, l’enjeu consiste désormais à accélérer ces expériences, à les partager et à les connecter à l’échelle du continent afin de renforcer leur impact.
Interrogé sur la notion de soft power évoquée par Emmanuel Macron, le chercheur estime que l’Afrique dispose déjà d’une puissance culturelle considérable, qu’il convient surtout de structurer et de projeter davantage sur la scène internationale.
“Pour ce qui est de la capacité de projection de notre propre puissance culturelle que nous avons, il ne s’agit pas de l’inventer, elle existe dans les arts, dans la danse, dans les masques, dans le textile, la liste est longue”, a-t-il affirmé.
Il ajoute que le véritable défi réside dans la capacité des États et des sociétés africaines à organiser cette richesse culturelle afin qu’elle bénéficie directement aux populations du continent.
“On a besoin de s’organiser pour projeter cette puissance qui existe d’ores et déjà afin de changer effectivement le récit africain”, a-t-il soutenu.
Le politologue a par ailleurs évoqué le processus de restitution des œuvres d’art africaines pillées durant la colonisation. Si cette dynamique engagée par la France représente une avancée importante, elle soulève également la question de la conservation et de la valorisation de ce patrimoine sur le continent.
“L’autre risque, l’autre défi, c’est qu’est-ce qu’on est capable de pouvoir les sauvegarder et pouvoir aussi les optimiser et avoir des ressources à travers cela ?”, lui demande-t-on.
Prenant l’exemple du Bénin, il a salué les efforts entrepris dans la construction de nouveaux musées et dans la valorisation du patrimoine culturel national.
“Le Bénin est un exemple très intéressant de la façon dont cette puissance culturelle peut être mise au service de la prospérité écologique”, a-t-il indiqué.
L’universitaire met en avant l’immense potentiel stratégique du continent africain dans un monde confronté aux transitions démographiques, énergétiques et écologiques.
“Nous avons chez nous tout ce dont nous avons besoin pour participer à la vie du monde, qu’il s’agisse des populations les plus jeunes au monde, qu’il s’agisse des ressources naturelles, en particulier celles qui sont nécessaires pour la transition énergétique, qu’il s’agisse des superficies, des terres arables, de la biodiversité. On a tout”, a-t-il insisté.
Pour Achille Mbembe, l’Afrique possède aujourd’hui tous les atouts nécessaires pour devenir un acteur majeur du 21e siècle, à condition de transformer ce potentiel en richesse durable et créatrice de valeur pour ses populations.
“On est, si vous voulez, la grande réserve du monde. Mais tout cela, il nous faut transformer cela en une chaîne de valeurs qui nous profitent”, a coupé court le professeur camerounais.
De Nairobi, Ciré BALDE, pour VisionGuinee.Info

