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Quel avenir pour la Russophilie en Afrique ?

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La diplomatie est par excellence l’espace des affaires humaines où les symboles sont parfois bien plus parlants que les mots.

À l’annonce de la chute du lieutenant-colonel Paul Henri Damiba, fin septembre 2022 dans les rues de Ouagadougou, des jeunes en liesse célèbrent la prise de pouvoir du jeune capitaine Ibrahim Traoré. Des rumeurs infondées font état d’une tentative de restauration du pouvoir déchu par la France. Au milieu des manifestants sont brandis des drapeaux russes comme signes de défiance envers l’ancienne puissance coloniale et de rapprochement envers Moscou.

Quelques mois plus tard, les troupes françaises partiront du Burkina Faso et le nouvel homme fort fera un voyage très remarqué à Moscou lors du deuxième sommet Russie-Afrique qui s’est tenu à Saint-Pétersbourg les 27 et 28 juillet 2023. À son retour au pays, il sera célébré dans les rues de Ouagadougou pour son propos souverainiste fort remarqué sur l’urgence, pour les États africains, d’assurer par eux-mêmes leur sécurité alimentaire.

Après Bamako et Bangui, une russophilie jusqu’alors discrète, ou cantonnée à l’espace virtuel des réseaux sociaux, bat désormais et ostensiblement le pavé. Ces drapeaux russes ne sont assurément pas sortis des chaumières de façon spontanée. On se croirait revenu dans certaines capitales africaines pro-soviétiques, lorsque certains régimes marxistes prononçaient de sévères réquisitoires contre le néocolonialisme ou l’impérialisme occidental. Même si le monde de Poutine n’est pas celui de Brejnev ou de Khrouchtchev.

Travail de structuration des imaginaires

Pour ceux qui suivent avec grande attention les débats géopolitiques en Afrique subsaharienne, notamment dans les anciennes colonies françaises, la Russie a effectué un travail patient et souterrain de structuration des imaginaires au sein des jeunes générations, à travers des médias à forte audience et de puissants relais dans les réseaux sociaux. Maniant parfois sans vergogne affabulations et approximations, ces campagnes médiatiques n’hésitent pas à installer l’idée selon laquelle c’est par le seul fait d’une France néocoloniale que ses anciennes colonies demeurent dans les chaînes du sous-développement, précisément les États membres de la zone “franc”, alors que la Russie se targue de n’avoir jamais colonisé l’Afrique.

Une rhétorique dont Evgueni Prigojine était le porte-voix inégalable, servi par sa gouaille et son aplomb singulier.

Soutien de poids

Dans cette bataille du soft power dans le pré carré français, la Russie de Poutine aura bénéficié du soutien inespéré d’un allié de poids, à savoir l’Italie de la Première ministre Giorgia Meloni. Au plus fort de la déferlante de migrants sur les côtes italiennes, on se souvient de la sortie virulente du ministre italien des Affaires étrangères contre la France qu’il accusa de contraindre les Africains à l’émigration massive vers l’Europe, parce qu’elle rendait impossible dans leurs pays tout développement endogène, en ponctionnant leurs richesses par le biais de la monnaie néocoloniale qu’est le franc CFA. Face à l’offensive de Moscou pour le contrôle des cœurs et des imaginaires en Afrique, les diplomaties européennes sont longtemps restées sur la défensive, voire atones, jusqu’à ce que la guerre en Ukraine vienne ramener le continent africain au centre de leurs priorités géostratégiques.

Questionnements

Ce tropisme russe, qui fait florès dans certaines capitales africaines, ne manque pas de susciter quelques questionnements. Durera-t-il le temps d’un effet de mode ou pourrait-on y voir un repositionnement géopolitique de long terme pour ces pays d’Afrique ?

Pour s’en tenir à l’actualité immédiate, les récents attentats de Moscou, en pleine guerre avec l’Ukraine et l’OTAN, sont venus écorner la réputation d’invulnérabilité de la Russie. Or, la Russie de Poutine, dans son déploiement tous azimuts en Afrique depuis plus d’une décennie, a fait de son parapluie sécuritaire le signe distinctif de son efficacité et de sa capacité à sécuriser ses États partenaires d’Afrique. L’attentat qui a frappé fin mars  le centre névralgique du pouvoir de Moscou pourrait instiller des doutes dans les esprits en Afrique, à l’instar des attentats de masse dont le Burkina Faso est actuellement le théâtre, en dépit de l’appui des forces recyclées du groupe Wagner.

Manque d’appétence pour la Russie

Lorsqu’on observe de près ces expressions d’enthousiasme pour Moscou dans la jeunesse africaine, il faut relever qu’ils n’expriment guère d’appétence pour la Russie de Poutine, la culture slave ou les standards de vie de la Russie contemporaine. Combien d’Africains, jeunes ou moins jeunes, préféreraient un visa pour Moscou si une proposition similaire leur était faite pour Paris, Berlin, Bruxelles ou Rome ? Il va de soi que la file d’attente devant les représentations consulaires de l’Union européenne serait interminable. Le socle historique et culturel des liens entre l’Europe et l’Afrique, fait de brassages des hommes et des cultures, est un capital anthropologique que les antagonismes géopolitiques actuels ou passés n’ont pas effacé. Avec le temps, ils se sont même renforcés.

Entre les sociétés africaine et européenne, y compris au niveau des formations politiques, ne cessent de se construire des ponts, des passerelles, que n’entament guère les divergences de vue au sommet des États. Lors des récents débats en France sur la récente loi immigration, dont certaines dispositions étaient jugées discriminatoires à l’endroit des étudiants originaires d’Afrique subsaharienne francophone ou des travailleurs de cette région d’Afrique installés en France, de vives protestations se sont élevées au sein de certaines formations politiques, dans la société civile, y compris au sein des universités, des milieux artistiques, de leaders d’opinion.

Des mouvements progressistes audibles en Europe

S’agissant de la conduite des affaires politiques dans les anciennes colonies françaises d’Afrique subsaharienne, si des ingérences sont parfois à déplorer ou des connivences coupables comme la Françafrique, il faut également se réjouir que les mouvements progressistes en Afrique ont paradoxalement trouvé au sein de cette même Europe des voix, des consciences éminentes et progressistes qui ont soutenu et soutiennent encore leurs combats pour l’émancipation des peuples africains. C’est sur ces acquis de l’histoire, en dépit des drames du passé, que les classes dirigeantes actuelles et futures en Europe devraient s’appuyer pour refonder durablement la relation entre ces deux espaces de civilisation.

La Russie ne peut guère se prévaloir, sur le long terme, d’un capital historique aussi solide, qui permettrait de considérer la russophilie actuelle comme une lame de fond qui déboucherait sur une tectonique des plaques dans cette bataille géopolitique dont l’Afrique est actuellement le théâtre.

Par Eric Topona Mocnga
Journaliste au programme francophone de la Deutsche Welle, spécialisé dans les questions politiques et géopolitiques en Afrique et dans le monde

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